Lecteurs de tous les pays, unissons-nous!

En ce samedi 26 avril, fête des libraires, ces derniers lancent un cri d’amour au livre, mais aussi un coup de gueule contre les grandes chaînes impersonnelles. Ils interpellent le politique. Un appel rédigé par le Syndicat de la librairie francophone de Belgique.

Contribution externe
Lecteurs de tous les pays, unissons-nous!

En ce samedi 26 avril, fête des libraires, ces derniers lancent un cri d’amour au livre, mais aussi un coup de gueule contre les grandes chaînes impersonnelles. Ils interpellent le politique. Un appel rédigé par le Syndicat de la librairie francophone de Belgique.


Aujourd’hui, samedi 26 avril, c’est la Saint-Jordi, la fête des libraires. Vous en connaissez forcément un ou une, dans votre ville, votre quartier; nous fréquentons les mêmes trottoirs, les mêmes cafés, commerces, cinémas, théâtres et autres. Notre rôle ? Mettre en scène cet objet séculaire d’accès au savoir, au partage, à la détente : le LIVRE.

Chacune de nos librairies a une identité forte : les gens qui y travaillent ont leurs préférences, leurs coups de cœur et échangent des expériences de lecture avec les clients; au fil du temps, des choix s’affirment et même si vous trouvez chez nous les piles des best-sellers du moment, vous y découvrez aussi nos sélections personnelles.

Ces livres illustrent un de nos vieux slogans : "votre libraire ne vend pas les livres au poids, il donne du poids aux livres". Et vous nous rendez très heureux quand vous quittez les autoroutes de la consommation pour venir dans nos magasins qui, vous en devinez les raisons, sont rarement situés dans les rues les plus commerçantes. Lisons responsable, lisons local !

Pour les livres aussi, un autre monde est possible. Chaque librairie est un lieu unique où les choix, l’ambiance vous permettront de faire une petite pause dans un monde sans cesse en accélération. Cette fête nous donne l’occasion de vous dire nos préoccupations pour l’avenir de notre métier. En effet, les librairies en Belgique sont bien implantées localement, mais combien de temps vont-elles encore pouvoir résister ?

En plus de vivre la concurrence du livre numérique, nous devons faire face à une logique d’industrialisation; depuis une bonne décennie, les grandes enseignes tentent de transformer le métier de libraire en simple gestionnaire de stock. Les ordinateurs de quelques gros opérateurs évaluent savamment vos goûts et planifient vos achats. Plus d’intermédiaire; la vente à distance, c’est une relation robotisée entre vous et eux.

Lorsqu’un client préfère commander son livre sur Internet, il dit certes oui à la performance et à la vitesse, mais, hélas, oui aussi, et un peu plus chaque jour, à la pensée unique. "Ce n’est pas grave, pas de souci, mon fils va le commander sur Amazon"… Souvent, c’est ingénument dit, c’est bonhomme, mais c’est assez fréquent pour être inquiétant.

Amazon et Jeff Bezos ne sont pas des adversaires de pacotille. En France, le 3 octobre dernier, une belle bouffée d’espoir nous avait pourtant semblé pouvoir faire mentir les Cassandre de toutes les espèces : pour contrer la concurrence déloyale d’Amazon, l’Assemblée nationale avait adopté une proposition de loi qui contraignait Jeff Bezos à facturer les frais de port. Ce qui dès lors rendait le livre acheté en ligne plus coûteux qu’un livre acheté en librairie. Un bon coup dans le tibia du géant de la vente en ligne. Mais c’était en France que cette décision politique était prise, où la loi Lang protège les librairies avec le prix unique du livre depuis plus de trente ans.

En Belgique, Amazon reste par contre tout-puissant : le "mark-up" - la détestable tabelle, la majoration des livres par des distributeurs belges peu scrupuleux - rend sa concurrence encore plus rude. La question "Vous avez le dernier Katherine Pancol ?" est inévitablement suivie de "Pourquoi est-il à 22,20 € ? Sur Amazon, il est à 19,80 € !" Un couplet trop souvent répété par nos clients à qui nous sommes obligés de rappeler que chez nous, il n’y a pas de loi sur le prix unique du livre et que les filiales de Hachette et Editis prennent en moyenne 11 % à 14 % de marge au passage - en plus de pulvériser dans ce cas précis le seuil psychologique des "moins de 20 €" !

Car oui, ici en Belgique, les pratiques destructrices d’emploi, de lien social et de culture s’exercent presque impunément. On pense que le prix le plus bas, c’est forcément toujours le bon choix. Il y a urgence, plus que jamais, le monde politique devrait définitivement dire non au lobbying, non au dumping social et fiscal que de telles pratiques induisent.

Désarmés mais pas vaincus, seulement un peu étourdis, nous essayons tant bien que mal de rester dans le coup avec nos logiciels, nos réseaux sociaux et surtout nos maigres moyens. Mais ce n’est qu’une solution à court terme. La librairie n’est pas un métier d’informaticien, c’est un métier d’amoureux des livres. Si personne ne se décide à prendre des mesures pour empêcher la concurrence déloyale et les distributeurs belges de majorer honteusement les livres du marché francophone, nous finirons pas passer pour des commerçants ringards (pas hyperconnectés), vénaux (qui vendent trop cher) et amorphes (qui ne fournissent pas assez rapidement), sur le point de disparaître, remplacés par des machines soi-disant performantes.

La Fédération Wallonie-Bruxelles a bien compris les enjeux du numérique et a décidé d’aider les libraires labellisés en créant Librel, un site mutualisé de vente de livres numériques. Gageons que les libraires y trouvent un nouveau marché et leur juste rémunération de prescripteurs. Espérons surtout que ce soit le premier pas vers d’autres mesures de soutien. Espérons que le gouvernement belge puisse rapidement suivre l’exemple de son voisin français, espérons que l’année prochaine, nous pourrons nous réjouir d’autres initiatives heureuses de sa part.

Dans la chaîne du livre, entre auteur, éditeur, lecteur, le maillon le plus faible est plus que jamais le libraire. L’année dernière, deux grandes chaînes françaises, Virgin et Chapitre, ont disparu. En Belgique, le groupe Libris Agora est menacé. Une librairie qui ferme, quelles que soient son orientation, son appartenance ou ses dimensions, cela nous attriste et nous inquiète. Mais cela nous invite aussi au combat, à la résistance.

Occupons l’espace urbain et sauvons les repères auxquels nous tenons. Cultivons précieusement notre indépendance, nos choix, nos différences, nos particularités, notre goût de l’échange et du contact. La librairie indépendante, c’est une pluralité de voix et de couleurs avant tout, dans un monde où l’uniformisation et la grisaille sont dominantes. Donc gardons le cap, tournons le dos à la frilosité que nous suggèrent la crise et les économistes circonspects.

Proposons des livres, lisons et faisons lire. Ne nous décourageons pas. Et vous, venez nous rendre visite ce 26 avril, vous repartirez avec une rose et un livre. Et vous nous aurez aidés à entretenir notre flamme. Car la librairie, vous l’avez peut-être déjà compris, est d’abord un métier de passion et de passionnés.