L’entrée en maternelle, un moment décisif pour l’accrochage des enfants avec l’école

Les années de maternelles sont cruciales pour l’accrochage des enfants et des familles avec l’école. Pourtant, les dépenses par élève y sont inférieures de 25 % à celles du primaire, et de 50 % à celles du secondaire. Cherchez l’erreur ! Une opinion de Patrick Dupriez, ancien président du Parlement wallon.

Contribution externe
L’entrée en maternelle, un moment décisif pour l’accrochage des enfants avec l’école

Les années de maternelles sont cruciales pour l’accrochage des enfants et des familles avec l’école. Pourtant, les dépenses par élève y sont inférieures de 25 % à celles du primaire, et de 50 % à celles du secondaire. Cherchez l’erreur !


Une opinion de Patrick Dupriez, ancien président du Parlement wallon (le titre est de la rédaction).


C’est le prix Nobel J. Heckman qui l’écrit : les investissements éducatifs sont nettement plus efficaces lorsqu’ils sont consacrés aux enfants d’âge préscolaire. "Plus tôt l’investissement est consacré, plus longtemps nous bénéficions de ses bienfaits et plus nous apprenons tôt, plus il nous est facile de continuer à apprendre tout au long de notre vie…" Pourtant, la plupart des discours politiques actuels sur l’école semblent y entrer par la sortie (évaluation externe en fin de secondaire, renforcement du qualifiant "pour répondre aux besoins du marché du travail"…) ou par la nécessité de prendre en charge les difficultés des élèves qui décrochent (remédiation, lutte contre l’échec…); un peu à l’image de l’attention en général plus grande des politiques pour les médicaments et les hôpitaux que pour les conditions du bien-être et la prévention en matière de santé.

Sauf à évoquer le problème des places disponibles, quasi personne ne parle de l’école maternelle dont la qualité n’est ni questionnée ni vraiment valorisée. Les statistiques de la commission "Enseignement" du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en témoignent : durant la précédente législature, 81 questions sur environ 3 500 concernaient la maternelle… Or, l’expérience vécue par les enfants lors de leur entrée à l’école influence de façon déterminante la suite de leur parcours scolaire et, plus largement, leur vie future.

Dans l’une des plus vastes études réalisée en Europe, le professeur Melhuish (1) et ses collaborateurs ont démontré que les avantages que procurent aux enfants les programmes préscolaires sont toujours évidents à l’âge de 14 ans sur les plans de la réussite (réduction des redoublements) et du développement social (réduction des problèmes de comportement et de délinquance). Edward Melhuish conclut son étude en insistant sur l’importance d’un soutien renforcé aux jeunes enfants de milieux défavorisés susceptible de réduire jusqu’à 70 % leur "criminalité" à l’âge de 15 ans.

L’OCDE l’affirme également, "plus tôt l’investissement éducatif nous est consacré, plus longtemps nous pouvons bénéficier de ses bienfaits" et parle "de réussite améliorée, de réduction des coûts de remédiation, d’aptitudes sociales et de prévention de la violence, de meilleure équité sociale et de genre…" pour décrire les bénéfices d’une éducation de qualité de la petite enfance.

Or, les investissements consentis par les États procèdent grosso modo de la logique inverse. En Belgique, les dépenses par élève sont supérieures d’approximativement 25 % pour le primaire et 50 % pour le secondaire par rapport au maternel.

Décrochage, troubles de l’attention, agressivité voire violence… les maux dont souffrent l’école et la société sont souvent le reflet de ceux dont souffrent les enfants et des ratés dans la relation entre le système scolaire et les élèves. Les dernières études PISA révèlent en ce sens que 15 % des jeunes Belges déclarent ne pas se sentir bien à l’école. En Wallonie, près de 20 % la quittent prématurément.

La petite enfance est une phase d’intense évolution qui ouvre ou ferme des capacités d’apprentissage, établit des valeurs et installe des trajectoires neurologiques pour toute la vie. L’entrée en maternelle est donc un moment décisif pour l’accrochage des enfants (et de leurs familles) avec l’école et si nous désirons des élèves qui goûtent durablement à l’école, qui développent la confiance dans leur aptitude à apprendre, une maîtrise de leurs émotions et des relations avec autrui, l’estime d’eux-mêmes et une capacité d’empathie… l’école maternelle devrait constituer une priorité de notre système éducatif.

Il s’agit de rencontrer au mieux les besoins fondamentaux des jeunes enfants pour les bienfaits durables que cela leur procure en termes d’apprentissage et de santé physique et mentale mais aussi parce que c’est un choix économiquement rationnel pour la société. L’étude britannique Effective Provision of Preschool Education a ainsi démontré que les bienfaits de 18 mois d’école maternelle de qualité étaient similaires à ceux de 6 années de primaire.

Avec la meilleure motivation du monde, il est cependant impossible de garantir la qualité de l’accueil en maternelle quand une institutrice doit s’occuper seule de plus de 20 enfants, de 2,5 à 6 ans, dont certains ne sont pas propres, quittent pour la première fois leurs parents, ne maîtrisent pas la langue de l’enseignement… alors que d’autres sont autonomes et en demande d’activités variées. Comment, dans ces conditions, faire vivre ensemble ce petit monde, stimuler la curiosité, faire acquérir des règles de vie commune, ouvrir des chemins d’apprentissage… dans le respect des émotions et du rythme de chacun et en veillant au lien d’attachement fondamental pour les plus petits ?

C’est clair, pour construire une société de bien-être partagé, il faut investir davantage dans l’accompagnement des premières années de la vie et donc dans la qualité de l’enseignement maternel :

- y augmenter sensiblement le taux d’encadrement pour permettre une relation personnalisée de l’enfant avec un adulte de référence et favoriser les bases de sa sécurité affective : à partir de 15 enfants par classe, une seconde personne devrait soutenir l’institutrice (teur).

- renforcer les compétences des professionnels de la petite enfance relatives au développement physiologique et psychologique des enfants : outre une amplification de la formation continuée, l’allongement de la formation initiale des futurs instituteurs-trices maternels permettrait d’approcher l’horizon rêvé par Boris Cyrulnik d’une "Université de la petite enfance".

- revaloriser pratiquement et symboliquement la place de la maternelle, la prendre davantage en compte dans l’organisation des écoles et améliorer la transition entre les niveaux.

- soigner dès le plus jeune âge les "alliances éducatives" : l’école maternelle est un "passe-âge" (2) entre la famille et l’école. Des relations respectueuses entre enseignants et parents y sont essentielles pour créer des conditions favorables à l’attachement, à l’estime de soi et à la sécurité des enfants et c’est dès la maternelle que des partenariats doivent être intenses entre école, PMS, services sociaux, aide à la jeunesse…

Le modèle éducatif finlandais est aujourd’hui présenté comme référence tant pour ses résultats que pour son efficacité en termes de cohésion sociale. Mais une caractéristique rarement évoquée de ce modèle est que les enfants y sont accueillis jusqu’à 7 ans dans des "jardins d’enfants" par des enseignant(e) s et des assistant(e) s, infirmiers (ères) et/ou aides en garderie. La transition entre le préscolaire et l’école y est soigneusement pensée et les élèves finlandais passent d’un niveau à l’autre en douceur sans focalisation prématurée sur les apprentissages "scolaires"…

C’est à l’âge de la maternelle que le renforcement des talents, des valeurs et des attitudes qui soutiennent le développement d’un bien-être durable doit commencer et chaque euro investi dans la qualité de l’accueil des plus petits, outre qu’il contribue à une société plus heureuse, prévient des dépenses ultérieures. Alors, à l’heure de choix budgétaires difficiles, n’est-il pas temps de considérer l’urgence du long terme et d’investir aujourd’hui pour payer moins et vivre mieux demain ? Et si on prenait l’école par son début…

(1) Edward Melhuish, Professeur et Directeur de l’Institute for the study of childrens, Families and Social Issues, Birckbeck, University of London.

(2) L’expression est de Jean Epstein.