14-18: un récit inédit de la guerre dévoilé par le fils d'un combattant

Il existe certes un grand nombre de témoignages de soldats allemands sur "leur" guerre en Belgique mais beaucoup ne sont disponibles qu'en version originale. C'est donc un petit cadeau aux amis de La Libre mais surtout un témoignage pour l'Histoire que nous apporte Peter Müller relatant les premiers engagements de son père sur le front de l'Yser.

Contribution lecteur
Invasion de la Belgique par les allemands commence le 20 aout 1914 - invasion of Belgium by german army beginning august 20, 1914 First World War
Invasion de la Belgique par les allemands commence le 20 aout 1914 - invasion of Belgium by german army beginning august 20, 1914 First World War ©Rue des Archives Paris France

Une fois n’est pas coutume : c’est un texte totalement inédit que nous proposons dans notre page régulière sur le centenaire de 14-18 en version courte et ici, sur lalibre.be en version exhaustive. Il montre l’entrée en guerre en Belgique d’un volontaire allemand. Un témoignage original jamais publié…

“Dans les papiers de mon père allemand (1893-1968), qui a combattu en Flandre en 1914, se trouve la description de son enrôlement comme volontaire et son premier combat à Esen, faubourg de Dixmude, dont la conquête était à ce moment le but militaire principal”, explique Peter Müller qui nous a proposé ce texte qu’il a traduit. “Il a été écrit au début des années 1960, cinquante ans après le début de cette guerre. Après cent ans il pourrait certainement intéresser le public en tant que souvenir direct de cette catastrophe. Certains détails sont décrits avec une authenticité rare et, avec la distance, avec un brin d’humour surprenant”.

Démarche citoyenne Mais pourquoi proposer ce texte à “La Libre” ? “Moi-même, je suis un ancien directeur du Goethe-Institut de Toulouse maintenant à la retraite à Bruxelles, marié avec une Belge et avec des fils intégrés dans la société belge. Les descendants directs des combattants de la Grande Guerre se font rares et je suis heureux de pouvoir contribuer à la mémoire de l’époque avec un témoignage, à mon avis, très intéressant parce que vécu de l’autre côté des belligérants...” (Christian Laporte)


Le témoignage

Le premier combat. 1914. Guerre en Allemagne.

Mon frère Gustav et moi prenons le train pour Potsdam en passant par Berlin et nous nous présentons comme volontaires chez les Gardejäger (Chasseurs d'élite).

À Berlin nous voyons une formation de Gardejäger qui part au front et le Kaiser qui la passe en revue, lentement, en voiture. Il est assis et salue en levant deux doigts au casque "sa garde qui meurt, mais ne se rend jamais",

Le jour suivant arrive mon frère Richard. Gustav et moi sommes déjà enrôlés. Pour Richard c'est désormais trop tard. Ils disent aussi qu'il ne voit pas assez bien.

On est devenu fou en Allemagne. Tout le monde se porte volontaire à la troupe.

Tout ceci se passe en août 1914.

Dans des wagons à bétail

Formés rapidement, en octobre nous sommes chargés dans des wagons à bétail à Wustermark et roulons vers le front à travers notre Allemagne et puis au delà du Rhin. Nous ne savons plus chanter, seulement brailller quelque chose comme " Toi, le Rhin, tu restes allemand tout comme mon coeur et c'est ainsi que nous entrons en Belgique.

Nous sommes déchargés à Alost. Nous assemblons nos fusils et enlevons nos havresacs. Après nous nous promenons un peu et allons boire une bière quelque part.

Des gardes comme punitions

Lorsque nous revenons au lieu de rassemblement du bataillon, celui-ci est parti. Notre commandant arrive à cheval et hurle: "C'est quoi ça, comme chasseurs? Ils seront punis!"

C'est ainsi que nous nous retrouvons condamnés à monter des gardes de punition.

Ensuite les autres nous retrouvent et nous marchons contre l'ennemi. Il pleut des cordes et ce n'est pas gai de marcher comme ça dans la pluie. Est-ce que nous avions prévu cela quand on s'est enrôlés volontaires? Mais qu'est-ce que nous n'avions pas tout mal évalué dans la guerre pour la Patrie, nous les volontaires!

Puisque nos troupes se jetaient en avant et écrasaient tout de victoire en victoire, nous avions même peur de ne pas être pris à temps. Mais on a été pris, et comment! Pendant 4 ans on a été pris et beaucoup n'y ont pas survécu.

"Mais nous continuerons à marcher jusqu'à ce que tout soit en ruines. Parce qu' aujourd'hui l'Allemagne nous appartient et demain le monde entier".

Des betteraves à sucre, il y en a aussi en Belgique. Pendant longtemps elles sont notre nourriture, puisque les cuisines roulantes ne suivent pas tout de suite; alors nous nous couchons dans les prairies et attendons.

Tout à coup éclatent des grenades et des shrapnels. Dans des situations pareilles nous avions appris à couvrir nos têtes avec les havresacs. Mais cela ne peut pas fonctionner puisque nous devons affronter l'ennemi qui se tient dans le village de Esen. Devant le village de Esen il y a un pont et celui-ci est sous le feu des grenades et shrapnels.

À Potsdam nous nous exercions souvent à partir dans toutes les directions mais maintenant cela allait de soi sans exercice. Chaque chasseur devait avoir une petite pelle au ceinturon, même les sous-officiers en avaient. Cela faisait partie de l'équipement. Seul les sergents ne doivent pas en avoir, ils avaient un long sabre. Mais maintenant les grenades et les shrapnels sifflent autour d'eux et les sergents (Feldwebel) ôtent tout simplement les pelles aux chasseurs, parce qu'il veulent s'enterrer avec ces pelles les premiers. Avec un sabre on ne peut pas bien s'enterrer et puis un Feldwebel vaut plus qu'un chasseur... Oh, comme c'est merveilleux de voir comment les Feldwebel s'enterrent devant le pont de Esen.

Il ne suffit pas de s'enterrer

Mais il ne suffit pas de s'enterrer, il faut passer de l'autre côté du pont avant qu'il ne soit détruit. Donc: sauter et "marsch marsch!" Jamais je n'ai traversé un pont aussi vite que celui-ci. Mais à la fin on l'a passé, comme beaucoup d'autres d'ailleurs.

On se rassemble à Esen.

Le soir descend et on ne tire plus sur nous, l'ennemi semble parti. Nous marchons en colonnes dans le village et nous nous serrons contre les murs.

Soudain on nous crie qu'on tire depuis la tour de l'église dans nos colonnes. Où fuir? Derrière moi il y a un fossé rempli de chaux fraîche. Tout le monde pousse pour quitter la chaussée et je ne peux tout de même pas sauter dans la chaux. On ne voit pas d'ennemi, mais je hurle de peur. Alors la tour de l'église et puis toute l'église sont incendiées. Les flammes illuminent tout et je n'ai plus besoin de crier. De l'église on sort des francs-tireurs qui auraient tiré dans nos colonnes. Nous sommes là, plutôt démunis, dans la nuit noire au milieu de l'église en feu et des maisons incendiées qui jettent des étincelles. Au loin il y a aussi un moulin qui brûle.

C'est ainsi que la guerre débute et les volontaires en font maintenant partie.

Plus tard nous creusons des trous avec nos pelles et nous nous y couchons et souffrons du froid. À l'aube nous nous rallions et vérifions les pertes - et les canons recommencent à tirer. Les canons sont très indélicats, il visent toujours là où il pensent trouver des soldats allemands.

On transporte un blessé sur une civière. Il est terriblement pâle. Nous le regardons et chacun suit ses pensées. Moi je pense au Kaiser qui, devant la porte de Brandebourg, passe en revue des grenadiers partant au front et salue en levant deux doigts contre son casque. Le commandant à cheval crie "Achtung!" et les grenadiers se mettent au pas de l'oie . "Krach, krach, krach" résonnent les bottes clouées des soldats sur les pavés devant la Porte de Brandebourg et le bâtiment du Reichstag. Juste devant se dresse une statue de Bismarck. D'un regard sérieux et digne il regarde au loin puisque lui un jour, en 1870, a gagné avec les soldats allemands. Maintenant on est en 1914. "Krach, krach, krach."

Au-dessus de nous passe un avion et tout le monde commence à tirer sur lui avec les fusils en trahissant ainsi la position des Allemands.

Puis il y a une messe dans une allée de peupliers. Le prêtre en uniforme de prêche nous rappelle de penser qu'il est possible que l'un ou l'autre de nous se trouvera bientôt face à face avec Dieu.

Est-ce que moi j'y pense? Je trouve cela si déplacé à ce moment. Des villages en flammes arrivent les réfugiés, leurs enfants dans les bras...

"Si tu reçois une balle dans le ventre, cela vaudra mieux"

Puis arrive une patrouille ennemie d'éclaireurs à cheval. Et nous tirons, mais à côté. Tout le monde tire et tout le monde rate. Notre commandant, Major Vogel von Falkenstein, se fâche comme un Vogel von Falkenstein. Ensuite il grimpe sur une botte de paille - et l'ennemi ne le manque pas. Falkenstein reçoit une balle dans la tête et meurt. Ce sont des soldats anglais professionnels habitués au combat qui se tiennent en face de nous.

Nous nous rassemblons dans une ferme abandonnée.

Mon frère Gustav vient vers moi et me conseille d'aller encore vite me soulager: "Si tu reçois une balle dans le ventre, cela vaudra mieux." Nous avons un sifflement de famille que personne ne sait imiter et ainsi nous nous retrouvons toujours.

On saute dans un boyau et nous nous rapprochons de l'ennemi. Le couloir est creusé le long d'une chaussée, nous trébuchons sur des mitrailleuses qui s'y trouvent éparpillées. D'un coup on commence à nous canarder, nous nous serrons contre le sol. Je suis couché juste à coté d'une mitrailleuse qui tire. La chaussée est large et l'ennemi essaye de bondir de notre côté. Qu'arriverait-il s'il y réussissait? Mais il n'y réussit pas. Les soldats ennemis gisent sur la chaussée. Ils ne peuvent même pas ramper en arrière parce que la salve suivante les jette par terre.

On ne voit rien, mais notre commandant de groupe (Gewehrführer) voit tout.

Quand j'essaye de me relever pour ramper en avant selon l'ordre donné et suivre les autres, je n'y parviens pas: mon bras gauche est inerte. Il pend sans force. Mais on doit sortir du boyau et courir à travers un champ de betteraves à sucre et ce faisant mon havresac se décroche à chaque saut. C'est très désagréable. Nous avons un chef de groupe, l'aspirant officier Grippowsky, qui n'a donc pas de petite pelle mais un sabre et aussi un revolver et un bon coeur. Je lui signale l'accident de mon bras gauche. Il promet de m'aider. Mais quand?

Nous avons traversé le champ de betteraves avec mille décrochements de mon havresac. Ensuite, nous nous rassemblons dans une autre tranchée devant Dixmude. Qu'on doit aussitôt prendre d'assaut.

Comme tout cela paraît peu dramatique, maintenant. Mais au moment même, jeunes comme nous le sommes, nous n'avons pas senti la situation dans toute sa gravité. Je m'étonne seulement de voir à quel point notre capitaine, qui s'appelle Micke, est excité quand il dit qu'il faut passer à l'assaut. Moi, aller à l'assaut avec mon havresac qui se décroche tout le temps! Et parmi cette excitation je me sens un bon soldat et lui déclare mon accident.

(...)

Devant toute la compagnie il me traite à haute voix de couard. Ce n'est qu'après que le sergent Grippkowsy soit intervenu en ma faveur et lui ait dit que toute la journée précédente je m´étais plaint de cet inconvénient tout en continuant à participer aux attaques, qu'il se calme alors un peu, m'enlève mon fusil et ordonne à moi et à trois autres soldats de rester en arrière avec les quatre prisonniers que nous avions faits. Il s'agit de francs-tireurs qui ont été capturés l'arme en main. De vrais paysans avec des sabots aux pieds.

On devrait suivre le bataillon à l'assaut à une distance de 100 mètres. Mais est-ce que c'était possible? Comment se déroulera cette attaque contre un ennemi très aguerri ? On ne peut pas ignorer que le capitaine est excité et confus. Que faisons-nous alors? Pour le moment nous restons couchés à l'abri: moi sans fusil. Mais j'avais un pistolet personnel, un vieux revolver. Puisque la caractéristique d'un projectile ami ou ennemi est de ne pas s'arrêter en l'air mais de continuer à voler, nous ne sommes certainement pas à l'abri à une distance de 100 mètres. Le bataillon attaque et nous, que faisons-nous? Nous allons simplement en arrière avec nos prisonniers, mais vers où? Il commence à faire noir. Nous approchons d'une batterie (amie), mais les artilleurs, qui ne voient pas plus que nous, tirent sur nous avec des carabines. Nous crions: "Ici des chasseurs, chasseurs, chasseurs!"

Les tirs s'arrêtent et on nous accueille avec nos prisonniers.

"C'est quoi comme prisonniers?" Franc-tireurs!" "Et ils ont été pris avec leurs armes à la main?", demande le capitaine de l'artillerie. "Oui"! "Alors ils sont à fusiller immédiatement!"

Ils sont allignés pour être fusillés. Soudain l'un d'entre eux, un homme déjà plus âgé, avec une casquette en tissu tirée sur les yeux, fait un bond en avant et disparaît dans l'obscurité. Tout le monde tire après lui, mais il a disparu, il s'est enfui. Le commandant pique une espèce de crise de rage et les trois autres sont fusillés à brève distance et comme l'un d'eux est toujours debout, les tireurs s'approchent de lui et le tuent à distance d'un mètre.

Quand je passe le matin suivant assis sur une lafette à l'endroit où ils ont été fusillés, ils sont toujours couchés au même endroit.

Après l'assassinat des francs-tireurs nous, les "surveillants", sommes congédiés. Mais mon bras, je ne peux toujours pas le bouger ...tandis que le bataillon donne l'assaut à Dixmude.

Mais le donne-t-il vraiment?

L'attaque est repoussée et nous, les surveillants, essayons de dormir dans une meule de paille. C'est alors que les chasseurs repoussés se précipitent sur les meules pour prendre notre place. Tout est pêle-mêle comme il se doit pour des volontaires de guerre. Mais nous continuons à dormir parce que nous sommes extrêmement fatigués. Le matin suivant nous nous extirpons de la paille et montons sur une lafette et en passant par l'endroit de l'assassinat nous rejoignons un hôpital militaire. J'ai une raison valable d'y aller parce que mon bras gauche est toujours paralysé. "Qu'avez-vous?" J' indique mon bras. "Enlevez votre veston!" Je l'enlève. On ne voit rien -donc un simulateur. Un médecin prend mon bras et le met sur son propre bras tendu à l'horizontale, puis me dit: Poussez - plus -plus fort! Et puis il retire d'un coup son bras à lui. Et qu'est-ce qui se passe? Si j'avais été un simulateur, mon bras serait descendu lentement, avec une certaine retenue. Mais il tombe complètement inerte sans la moindre résistance. Alors le médecin me tape sur l'épaule en disant: "Non, vous ne simulez pas!". Et on m'attache un papier avec une banderole rouge qui dit: "nécessite hôpital militaire."

Moi, le lâche, comme j'étais reconnaissant au médecin pour cette réponse.

Il n'était pas du tout énervé comme par contre l'avait été notre capitaine des chasseurs, quand devant toute la compagnie il m'avait traité de lâche, lâche lui-même.

(...)

Un officier de réserve de ma connaissance a décrit comment un jour une grenade explosa dans une porcherie et combien ces cochons avaient hurlé. Mais moi je sais comment crient des hommes quand il sont la cible de grenades. Je l'ai vécu au Hartmannsweiler Kopf (en Alsace) où on mettait toujours des sentinelles de mines, qui étaient régulièrement blessées. Un jour, devant la compagnie en rang, un jeune chasseur se jette aux pieds du capitaine et crie: "Je suis catholique aussi, mon capitaine, ne m'envoyez pas comme sentinelle, parce que j'ai tellement peur"!

Plus tard il est tombé quand-même.Pas en poste pour les mines. Simplement comme ça. Parce que ça, c'est le destin des soldats!


---> Les intertitres sont de la Rédaction