Culture: la "suédoise" frappe fort et sans tarder

On ne touche pas à la culture ! La Belgique, dans son bordel imaginatif, est un pays formidable. Nul donc ne laissera mettre en pièces l’infinie beauté de cette histoire par Elke, Jan, Didier et autre Geert. Leur quatuor est recalé pour dissonances majeures. Une opinion de Martine Wijckaert, metteur en scène et auteur.

Culture: la "suédoise" frappe fort et sans tarder
Contribution externe

Une opinion de Martine Wijckaert, metteur en scène et auteur.



On ne touche pas à la culture ! La Belgique, dans son bordel imaginatif, est un pays formidable. Nul donc ne laissera mettre en pièces l’infinie beauté de cette histoire par Elke, Jan, Didier et autre Geert. Leur quatuor est recalé pour dissonances majeures.


En s’attaquant à la Monnaie, à l’ONB, à Bozar, aux grands musées, à la Bibliothèque royale et aux Archives du Royaume, on peut dire qu’Elke Sleurs, Jan Jambon et Didier Reynders ne font pas vraiment dans la dentelle. La chose est claire, et ce n’est qu’un début, il s’agit bel et bien d’un massacre à la tronçonneuse. Plus sérieusement, comment ne pas s’interroger avec un certain effroi sur les ressorts profonds qui ont animé les sinistres acteurs d’une telle opération ?

En fait, ces ressorts sont tout bonnement brutaux et primitifs et soulignent une fois de plus, si besoin en était, le cynique appétit de pouvoir du MR par l’entremise honteuse duquel la Belgique est désormais livrée au dépeçage en règle de la N-VA qui, n’en déplaise à Charles Michel, a bel et bien le pays entre ses mains douteuses. Car enfin, le symbole est fort, et bassement politique, qui consiste à sanctionner drastiquement et en bloc la partie restée fédérale de la culture.

Mais au-delà, il y a aussi bien évidemment l’expression barbare de toute une caste inféodée aux lois du marché et du banditisme organisé et pour qui la formidable aventure métaphysique de l’humanité, ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation, la pensée, la recherche, la transcendance, sont autant de cailloux dans leurs bottines. Résolument, cette droite-là, cette droite des postures clinquantes, vulgaires et arrogantes, n’aime ni les artistes ni les chercheurs, il faudrait même dire qu’elle ne redoute rien tant que ces cercles de réflexion et d’agitation qui rassemblent les humains, tous les humains, dans la densité authentique de ce qu’humanité veut dire.

La Monnaie fait incontestablement partie des plus grandes scènes d’opéra à l’échelle mondiale, nos grands musées, nos bibliothèques, sont ces territoires de l’imaginaire où l’on peut se promener, comme si l’on était chez soi et avec tous les autres, dans l’immense histoire qui nous a précédés, ils nourrissent notre présent et engagent notre futur, tout cela donc, c’est la culture, la culture qui éduque nos esprits et nos cœurs et dresse notre sensibilité à l’école de la mélancolie prospective. Elle fait de nous des hommes et des femmes, tout simplement.

On ne touche tout bonnement pas à la culture car si l’on touche à la culture, on affame notre humanité et on lynche la démocratie, faut-il le dire, déjà bien mise à mal. On ne touche pas à la culture car en y touchant, c’est à tout l’appareil du travail et de l’ingéniosité que l’on touche. Du reste, les citoyens dans leur ensemble mesurent très bien vers quels abîmes la "suédoise" les précipite : il faut redire très précisément ici que le travail n’est pas une paradoxale valeur refuge permettant tout juste et dans des conditions frisant l’esclavage d’échapper à l’absence de travail, le travail est ce territoire infini de trouvailles et d’accomplissements autorisant la main et la tête de badiner avec leur propre génie, c’est ce qu’on appelle le bonheur d’être.

Quant aux spectres de la crise et du sacro-saint équilibre budgétaire, ce sont les leurres grossiers qu’agite un système, pour se maintenir dans sa course aveugle et à très court terme. Il n’échappe en effet à personne que c’est bel et bien l’ensemble d’un système politique, englué dans une particratie boursière sinon maffieuse, qui est en train de s’effondrer tout en escomptant nous faire porter le chapeau.

Pour revenir donc à ces dites nécessaires économies, on peut tout de même s’interroger sur les velléités pharaoniques de Geert Bourgeois se piquant d’un vaste centre culturel flamand à Ruisbroek… Je me permets donc, en ma qualité de professionnelle de la scène, de lui enseigner quelques rudiments de base : tout d’abord qu’il sache que la langue de l’art ignore parfaitement les frontières, ensuite (et je pense avec affliction à mes amis artistes flamands) qu’il réalise que ce sont l’art, et partant la seule pratique de l’art, qui inventent et plantent leurs lieux, dans leurs spécificités intrinsèques et enfin, qu’il réalise que l’art ne s’instrumentalise pas au profit d’une quelconque idéologie.

Je rappellerai à cet effet précis que l’histoire récente de l’avant mi-temps du XXe siècle nous en a largement offert la démonstration. La Belgique, dans son bordel imaginatif, est un pays formidable, traversé du Nord au Sud des sillons d’une Europe qui s’est construite peu à peu, depuis la fin de l’Empire romain, grâce précisément aux fulgurances artistiques qui se sont frottées l’une à l’autre, Bruxelles toute parée de foisonnements multiculturels est et reste la capitale d’un pays, sinon de l’Europe. Nul donc ne laissera mettre en pièces l’infinie beauté de cette histoire par Elke, Jan, Didier et autre Geert, leur quatuor est recalé pour dissonances majeures.


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