Le génie du cancre

Parents, à quelle progéniture aspirez-vous ? Un "HP" qui, en fin de compte, est un surdoué qui ne tient pas ses promesses ? Ou un "loser", qui n’a rien à perdre ? Une chronique d'Eric de Bellefroid.

Le génie du cancre
©Jean Luc Flemal
Contribution externe

Une chronique d'Eric de Bellefroid.


Parents, à quelle progéniture aspirez-vous ? Un "HP" qui, en fin de compte, est un surdoué qui ne tient pas ses promesses ? Ou un "loser", qui n’a rien à perdre ?

Quand on est petit, on rêve de devenir chirurgien, écrivain, aviateur, avocat des causes perdues; rarement notaire, plombier ou proctologue. Ou alors, d’emblée, on passe aux yeux de nos parents pour un tordu, un raté, un avorton. Quelques enfants un peu spéciaux fantasment aussi, mais généralement de façon assez provisoire, sur les métiers de pompier, de conducteur de tram ou de livreur de pizzas.

Le Dr Freud, qui n’était pas si sot qu’on le dit, prétendait que "tout est libido". Tout en effet, selon lui, relève de la sexualité infantile, de la pulsion, de l’Œdipe, etc. Pour notre compte, nous dirions plus volontiers encore : "tout est social". Empruntant au philosophe René Girard, qui nous séduit par sa théorie de la rivalité mimétique. En résumé : quand le voisin possède une Jaguar, on désire la même Jaguar. Et, si possible, plus belle encore. En tout cas, plus chère.

Se hisser et se hausser dans l’échelle sociale, c’est le souhait de tout un chacun. On n’invente rien et cela s’appelle un lieu commun. Ce n’est en somme pas bien méchant. D’ailleurs, disait Brel, il n’existe pas de gens méchants; que des gens bêtes. Et la bêtise, précisait-il, c’est de la paresse.

Pourtant, quand on devient adolescent, c’est-à-dire romantique, on se fout assez de l’échelle sociale. On songe rarement à devenir milliardaire, on s’imagine bien mieux en héros. Mais c’est l’âge aussi, hélas, où les parents, ces "vieux cons" par définition, caressent pour leurs enfants les plus folles ambitions. Voulant rattraper leurs paradis perdus à travers leur progéniture, ils se projettent en elle et s’en font impudemment la plus haute idée. Leur fils, c’est sûr, deviendra ingénieur civil ou commercial, c’est plus viril; et leur fille fera son droit ou sa médecine.

Seulement, voilà. Si tous les enfants du monde sont des petits génies, il devient très difficile de le dire en public. Que de bonnes mères de famille, en particulier, ne brûlent-elles de révéler à leurs amies, au détour d’une séance de stretching ou d’une promenade à cheval, que Tanguy et Marie-Charlotte sont de vrais surdoués. Las, dorénavant, cela passerait pour de l’outrecuidance, de la fatuité, de l’immodestie; bref, de la pure indécence, de la pire incongruité.

Hewlett Packard, comme mon imprimante ?

Dès lors, timidement, comme pour ainsi dire gênés, avec l’air presque de s’excuser, ces parents-là murmurent soudain que tel de leurs rejetons est HP. HP, dites-vous ? Qu’est-ce à dire ? Hewlett Packard, comme mon imprimante ? Mais non, mais non. Le HP, c’est la version virtuelle du quotient intellectuel (QI) supérieur. C’en est aussi la version démocratique. Car l’immense progrès avec les HP, c’est qu’il s’en trouve un au moins désormais dans chaque famille. Preuve que la société, de nos jours, est devenue nettement plus équitable.

Le haut potentiel (HP), c’est l’expression même du génie de masse. Le principal avantage avec lui, ainsi que son nom l’indique, c’est qu’il n’est jamais réellement tenu de se réaliser. Un HP est le prototype par excellence du gars qui longtemps se cherche, et la plupart du temps ne se trouve pas. Les "Vieux" lui mettent tant de pression, fondent en lui tant d’espoirs qu’un jour, tout à trac, il craque. A moins de trente ans, le malheureux, il fait un burn-out, perd son job, se met à boire, se drogue, et pense même à se flinguer, ruinant du même coup les attentes de ses géniteurs. Un HP, en fin de compte, c’est un surdoué qui ne tient pas ses promesses.

Tout cela nous fait immanquablement penser à la fable du lièvre et de la tortue. Au point qu’on serait tenté de dire que, finalement, rien ne vaut un bon cancre. Un fieffé fainéant. Un enfant qui ne s’est jamais foulé, sûr d’une chose : qu’il ne sert à rien de s’agiter. Un "loser", quoi. Le loser, il sait qu’il n’a rien à perdre. Tout ce qui l’intéresse, c’est de raconter des blagues de pissotières. Les remontrances des profs et les sarcasmes des petits camarades, il s’en tamponne. Et ça, c’est la chance de sa vie. Car il a un grand cœur, et probablement quelque chose comme du génie.