La religion, quand elle est observée sans esprit critique, conduit aux pires violences

Le cortège d’horreurs au Moyen-Orient démontre à quel point la religion, quand elle est observée sans raison ni esprit critique, conduit aux pires violences. Une cohabitation harmonieuse passe par une interprétation des textes. Une opinion de Philippe Dembour, juriste.

Contribution externe
La religion, quand elle est observée sans esprit critique, conduit aux pires violences

Une opinion de Philippe Dembour, juriste.


Titre et sous-titre sont de la rédaction.



En contrebas de la Basilique de Montmartre à Paris se dresse la statue du Chevalier de La Barre, supplicié en 1766 à l’âge de 20 ans pour ne pas avoir ôté son chapeau lors du passage d’une procession. Il avait été condamné par le tribunal d’Abbeville pour impiété et blasphème, malgré l’intervention en sa faveur de l’Evêque d’Amiens.

Quelque 250 ans nous séparent de cet événement. Et nous pourrions penser que grâce aux équilibres de notre société laïco-judéo-chrétienne, ce genre d’histoire serait définitivement banni. Le philosophe Lequier disait : "Quand on croit détenir la vérité, il faut savoir qu’on croit, non pas croire qu’on sait". Croire et savoir sont deux registres différents de la pensée. Ceci n’empêche pas la raison d’éclairer notre foi, et dans la recherche de la sagesse, confluent du vrai et du bien, et dans l’interprétation, par notre discernement, des textes sacrés dans un sens cohérent avec le message central de la religion.

Le cortège d’horreurs au Moyen-Orient démontre à quel point la religion, quand elle est observée sans raison ni esprit critique, conduit aux pires violences. Si en Irak, ces exactions ne sont pas spécifiquement dirigées contre les chrétiens, dans d’autres pays à majorité musulmane, le sort des chrétiens est souvent dramatique, qu’il s’agisse d’assassinats de prêtres, de destructions d’édifices du culte… En Egypte, plus de 39 églises ont été, en un an, saccagées et pillées par des intégristes islamistes.

Ces violences posent question sur la possibilité du vivre-ensemble de différentes communautés. Le professeur Loobuyck (1) s’interrogeait récemment sur le fondement des combats de l’Etat islamique dans les textes sacrés. En vue de lutter contre le fondamentalisme, il soulignait l’ importance de ne pas nier la dangerosité de certains versets de la religion musulmane mais d’expliquer clairement aux jeunes leur interprétation.

Le Coran délivre des messages susceptibles d’être pris pour des incitations à la haine. Plusieurs versets interpellent et inquiètent :

"Et tuez-les (les infidèles) où que vous les rencontriez" (2,191) (2); "Ô vous qui croyez, combattez ceux de vos voisins qui sont infidèles" (9,123); "Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez" (9,25); "Ô Prophète, incite les croyants à combattre" (8,65); "Ce n’est pas vous qui les avez tués, c’est Dieu" (8,17); "Ne faiblissez donc pas et n’appelez pas à la paix alors que vous êtes les plus hauts" (47,35); "Ô croyants, ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens" (5,51); "Les infidèles parmi les gens du livre, ainsi que les Associateurs iront au feu de l’Enfer, pour y demeurer éternellement. De toute la création, ce sont eux les pires" (98,6); "Quand vous rencontrerez les infidèles, frappez-les au cou jusqu’à les asservir" (47,4); "Vous les combattrez à moins qu’ils n’embrassent l’Islam" (48,16)…

Interrogeons-nous sur l’impact que peuvent avoir de telles phrases, énoncées à l’impératif et non ambigües, sur des esprits soit peu formés soit instruits et haineux. D’autant plus qu’un hadith (3) authentifié précise : "Il m’a été ordonné de combattre les gens jusqu’ à ce qu’ils disent qu’il n’y a de dieu que Dieu" et que le verset 2,256 ("Point de contrainte en religion") ne fait pas l’unanimité et serait même, selon certains, considéré par une large proportion des commentateurs du Coran comme abrogé par des versets subséquents (4) (5).

Il suffit d'une minorité influente

Un très grand nombre de musulmans sont des hommes de paix et de tolérance veillant à ne pas sortir ces textes de leur contexte historique. Il suffit toutefois d’une petite minorité influente et agissante, adepte d’une lecture littérale de ceux-ci pour rendre difficile la coexistence entre communautés. Il faut admettre que de nombreux versets du Coran n’incitent ni au respect de l’autre ni à une relation pacifique entre les religions (6) (7). Le fait que des extrémistes invoquent certains de ses versets à l’appui de leurs violences ajoute à l’appréhension. Ce constat est aggravé par trois éléments. Le Coran est, dans l’esprit des musulmans, une parole non pas inspirée de Dieu mais incréée, émanant directement de Dieu et partant, valable en tous temps et tous lieux. Au surplus, il n’existe pas d’autorité suprême susceptible d’imposer une certaine analyse du texte. Enfin, la volonté de soumettre le texte sacré à la raison critique se réduit généralement avec le niveau d’instruction. Des esprits courageux l’ont tenté mais ont essuyé les foudres des milieux conservateurs.

Lors d’une conférence, une jeune fille musulmane a fondu en larmes en disant qu’elle ne savait pas répondre à ses condisciples qui critiquaient sa religion en invoquant certains des versets précités. Par ailleurs, de nombreux observateurs déplorent les effets néfastes de ces versets sur le vivre-ensemble. Comment répondre à cette préoccupation de plus en plus répandue ? Il conviendrait que les autorités musulmanes dans les pays européens - à tout le moins - s’accordent sur une tentative de contextualisation du Coran compatible avec nos valeurs humaines et démocratiques fondamentales. Cet ouvrage de contextualisation ferait partie intégrante des sources d’un islam européen. Vu la diversité des opinions dans l’islam, plusieurs personnes jugent une telle tentative très improbable. Un constat d’échec justifierait les craintes déjà présentes chez certains sur l’avenir du vivre-ensemble, craintes qui nourrissent l’islamophobie. Eu égard à l’importance de l’enjeu, il appartient à l’ensemble des musulmans modérés et tolérants ainsi qu’à leurs imams d’encourager une telle initiative.

Dans un remarquable article (8), le Grand Mufti d’Egypte plaidait pour que des étapes pratiques soient mises en œuvre "en vue d’une collaboration durable de confiance mutuelle et de respect". N’est-ce pas là l’occasion d’entamer le débat ?

(1) De Standaard, 22 août 2014, "Hoezo IS heeft niets met de islam te maken ?"

(2)Des injonctions analogues se trouvent dans 4,89; 4,91; 8,12; 9,5; 9,73; 9,123. Tous ces versets sont consultables sur le net. Le premier chiffre indique la sourate et le 2ème, le verset.

(3) Un hadith est une parole du prophète Mahomet servant de règle de conduite pour les musulmans.

(4) www.oumma.com : "Point de contrainte en religion"

(5) Différents blogs/sites sont consultables sur le Net avec des interprétations différentes : islamophile.org, islam.com ou http://www.ansar-alhaqq.net/forum/showthread.php?t=18649

(6) Des textes sacrés violents se trouvent aussi dans d’autres religions, mais plus sous la forme de récits que d’injonctions à la forme impérative. Par ailleurs, une autorité suprême existe pour redresser les interprétations erronées.

(7) Voir l’article de Samir Khalil Samir "Violence et non-violence dans le Coran et l’islam" : www.croire.com/Definitions/Vie-chretienne/Violence/Le-Coran-preche-t-il-la-violence

(8) La Libre Belgique du 18 octobre 2014, "Ce qui est en jeu entre le monde musulman et l’Occident"