Profs, notre métier, c’est d’enseigner, pas d'éduquer

Plus on demandera à l’école de nourrir, d’éduquer et de panser, moins il lui sera possible d’accomplir sa mission qui est d’instruire et de participer à l’avènement d’adultes acteurs de leur vie. Une chronique de Béatrice Stiennon.

Contribution externe
Profs, notre métier, c’est d’enseigner, pas d'éduquer
©Jean Luc Flemal

Une chronique de Béatrice Stiennon.

Le titre est de la rédaction.


Plus on demandera à l’école de nourrir, d’éduquer et de panser, moins il lui sera possible d’accomplir sa mission qui est d’instruire et de participer à l’avènement d’adultes acteurs de leur vie.

Ces derniers temps, la problématique du report de l’âge de la pension a permis d’aborder la question de la pénibilité de certaines professions. Chacun décrivant et justifiant en quoi son métier était pénible. Malheureusement, les débats et commentaires qui s’en suivent versent souvent fort dans le "cliché". Ils ont toutefois le mérite d’exister et de faire découvrir d’autres réalités que les nôtres.

Le métier d’enseignant a, comme chaque profession, ses côtés difficiles. Chacun ira de sa propre analyse, de sa propre définition. Néanmoins, nous serons probablement tous d’accord pour dire qu’il devient de plus en plus difficile de pratiquer notre métier qui, comme son nom l’indique, est bien celui d’enseigner. Permettre aux élèves d’accéder aux différents savoirs, développer leurs cognitions et les fixer durablement, relève du défi ! Parfois nous nous demandons si cela ne devient pas notre "inaccessible étoile" !

Les enfants et leurs professeurs ne sont pourtant pas moins aptes à travailler, à apprendre, ni à enseigner que par le passé ! Mais alors ? Passons rapidement sur le quotidien encombré de tâches répétitives et souvent inutiles et sur les savoirs complexifiés et multipliés pour nous, et arrêterons-nous sur ce qui est le plus handicapant et surtout le plus questionnant.

Nous sommes littéralement submergés par la réalité de la vie quotidienne de nos élèves. Réalité qui envahit l’espace de la classe et l’espace du temps scolaire. Comment mettre nos élèves en situation d’apprentissage s’ils arrivent le ventre vide à l’école, s’ils remontent en classe après des bagarres de plus en plus violentes pendant la récréation, s’ils ont été attaqués sur les réseaux sociaux, s’ils arrivent déjà épuisés par une situation familiale délicate ?

Comment enseigner, sans se substituer aux parents

Comment mettre la classe au travail, quand ces enfants sont en telle souffrance que même le vivre ensemble au sein de la classe, est presque impossible ? Une chose est certaine. Il serait illusoire, voire suicidaire d’ignorer ces réalités, de faire semblant. Les difficultés que nous laisserions derrière la porte de nos classes, rentreraient par les fenêtres ! Nous ne ferions que déplacer et amplifier le problème. Mais alors, comment leur prêter une oreille attentive et en même temps rester leur professeur ? Comment faire pour rester à notre juste place d’enseignant, sans nous substituer ni aux parents ni aux autres acteurs de leur éducation ? Comment agir au-delà de ce que les professeurs font intuitivement dans l’instant présent, et ce depuis toujours ? Comment nous donner la possibilité de retrouver du temps et de l’espace pour travailler les savoirs ?

Peut-être est-ce le moment d’ouvrir plus grandes encore les portes de nos écoles et de nos classes sur l’extérieur ? Les professionnels qui peuvent nous seconder dans les domaines "hors enseignement" comme la gestion de la violence et, des conflits, comme le soutien des enfants dits difficiles ou en situation particulière sont nombreux et rodés à ce genre de mission (même si eux aussi croulent sous les demandes !). Acceptons de travailler avec eux et posons un regard positif sur ce qu’ils nous proposent, envisageons leur action non pas comme une charge supplémentaire à effectuer, mais bien comme un moyen de nous redonner du temps pour enseigner.

Cherchons également dans nos équipes pédagogiques des personnes ressources qui pourraient être des relais occasionnels ou qui proposeraient des activités hors des sentiers battus ! Soyons ouverts à ces échanges constructifs et innovateurs et espérons que cela permette aux enfants d’être reconnus dans leurs difficultés, aux enseignants d’être entendus dans leur soif d’enseigner.

Plus on demandera à l’école de nourrir, d’éduquer, de panser, d’excuser, plus il lui sera impossible d’accomplir sa mission fondamentale. Mais si d’autres intervenants, dotés de moyens suffisants, acceptent au sein de l’école de prendre cela en charge, alors les enseignants pourront enfin faire ce à quoi ils ont été préparés : former, instruire et participer à l’avènement d’adultes acteurs de leur vie.