Prolongation de Doel 1 et 2 : une décision prise en dépit du bon sens

Ne soyons pas dupes. Une fois la décision prise de prolonger Doel 1 et 2, et après avoir récupéré tous les réacteurs et retrouvé un parc au grand complet jusqu’en 2025, qui pourrait croire que l’on va ensuite arrêter tous les réacteurs en même temps cette année-là ? Opinion.

Prolongation de Doel 1 et 2 : une décision prise en dépit du bon sens
Contribution lecteur

Une opinion de Marc Molitor, journaliste, auteur de "Tchernobyl, déni passé, menace future ?" (Editions Racine-RTBF).

Ainsi une crise provoquée par les déficiences du nucléaire débouche sur un… renforcement du nucléaire ! On a le sentiment d’une sorte de manipulation, d’un extraordinaire tour de passe-passe qui laisse songeur et même pantois.

La loi fédérale de 2003 de sortie du nucléaire est mise en cause, ses auteurs, les Ecolos, sont accusés de n’avoir pas prévu et géré ses conséquences. Or ils ne sont plus au gouvernement fédéral justement depuis… 2003. Et le plan de sortie a déjà été modifié par le gouvernement Di Rupo, puisque, alors qu’initialement il prévoyait trois fermetures en 2015-2016, Tihange 1 est maintenu jusqu’en 2025, ce qui réduisait déjà de moitié l’impact en mégawatts. Les partis, (dont le MR) qui avaient invité Ecolo au gouvernement 1999-2003 (ce qui n’était pas indispensable pour avoir une majorité) avaient accepté son exigence basique de sortie du nucléaire. Et ce sont tous ces autres partis qui ont ensuite géré la situation énergétique fédérale de 2003 jusqu’aujourd’hui, n’assumant pas une loi de sortie qu’ils ont votée. Sans doute n’étaient-ils pas mécontents de revenir sans le dire sur cette décision ? Mais ce faisant ils n’ont pas préparé l’avenir et la transition énergétique.

Les échecs et les tares de la libéralisation et le défaut de prospective ont créé chez nous une situation de vulnérabilité que les déficiences du nucléaire ont brusquement mise à nu en 2012. Les problèmes actuels (potentiels), outre cette imprévoyance, sont évidemment avant tout imputables à la fragilité du nucléaire (qui, malgré la qualité qu’on lui a reconnue jusqu’ici en Belgique, se révèle une énergie qui peut être intermittente), et à la concentration qu’il implique : un défaut entraîne tout de suite une perte importante de production. Voilà d’abord ce qu’il fallait sans doute faire oublier. Un comble même, le dernier problème important survenu sur le réseau belge remonte à une panne imputable à la connexion de Doel 4 au réseau, en 1984 !

On grossit délibérément les dangers de privation d’électricité. Le terme "black-out" est systématiquement utilisé alors que dans le plus probable des cas on aurait une pénurie locale d’électricité pour quelques heures. Le forum nucléaire ressort opportunément ses campagnes de publicité, et une série de médias ne sont pas en reste dans l’utilisation abusive du terme black-out.

Curieusement, l’élucidation du sabotage de Doel 4 prend beaucoup de temps. L’évaluation du problème des microfissures dans les cuves de Doel 3 et Tihange 2 traîne, Electrabel prend beaucoup de temps pour remettre ses estimations, l’Agence de contrôle tance même la société (pour la forme ?)

De toute façon, une sécurité d’approvisionnement à 100 % ne peut jamais être garantie, nul n’est à l’abri d’un incident. Une garantie à 100 % porterait le coût marginal de l’électricité à des sommets astronomiques. Le gouvernement actuel N-VA-MR revient ainsi en arrière et renonce complètement au plan de sortie dans lequel il s’était engagé.

Ne soyons pas dupes : la prolongation de Doel 1 et 2 jusqu’en 2025 va évidemment entraîner, bien au-delà de 2025, la prolongation des autres réacteurs Tihange 2 et 3, Doel 3 et 4 - si ceux-ci reprennent. Nous ne serions pas surpris d’assister à un "heureux dénouement" de la saga des microfissures au printemps ou à l’été prochain. Et une fois la décision prise de prolonger Doel 1 et 2, et après avoir récupéré tous les réacteurs et retrouvé un parc au grand complet jusqu’en 2025, qui pourrait croire que l’on va ensuite arrêter tous les réacteurs en même temps cette année-là ?

La N-VA souhaite même un nouveau réacteur ! Prendre cette décision sans connaître le sort définitif de Doel 3 et Tihange 2 est curieux. Il n’était pas impossible d’attendre. On pourrait provisoirement gérer différemment Doel 1 et 2 en les mettant en bas régime à certains moments et en augmentant leur activité en période de pic, ce qui permettrait de faire durer un peu plus longtemps le combustible. La décision gouvernementale est d’autant plus étrange que la prolongation de Doel 1 et 2 ne résoudra pas les problèmes éventuels des deux ou trois hivers prochains, vu le timing des investissements à faire.

Par ailleurs, leurs fermetures sont les plus faciles à compenser. Une centrale hollandaise dispose même de 450 MW pour la Belgique à un horizon pas trop éloigné. Un test réalisé récemment par Lampiris auprès de ses clients - 180 000 qui ont diminué leur consommation entre 18h et 19h30 - débouche sur une économie de près de 200 MW : l’équivalent de 40 % de la production de Doel 1 !

Les arrêts de Doel 1 et 2 permettront aussi de diminuer les dangers potentiels causés par un éventuel accident dans la région d’Anvers, la zone la plus peuplée au monde autour d’une centrale nucléaire. Une étude récente vient encore de confirmer les coûts énormes d’un tel accident. La situation actuelle montre aussi un très probable renversement des rapports de force en faveur de Suez-Electrabel. Le groupe va évidemment monnayer cher ses investissements pour la prolongation des deux réacteurs. La taxation de la rente nucléaire va sauter.

En outre le patron d’Electrabel a déjà évoqué une hausse nécessaire des prix de l’électricité. Il ne s’agit pas seulement d’un mouvement probable qu’il évoquait, suite au renchérissement d’une série de paramètres (encore que, le pétrole aujourd’hui…) ; il s’agit surtout d’obtenir une garantie absolue de rentabilité "suffisante" de ses investissements. C’est un mouvement général, partout les exploitants nucléaires exigent des pouvoirs publics une rentabilité garantie. Ils ont même déposé cette exigence en juillet dernier auprès de la Commission européenne. Curieuse libéralisation. EDF et son partenaire chinois viennent d’obtenir du gouvernement britannique un doublement du prix de l’électricité, qui leur sera garanti pendant trente ans pour la construction de deux EPR en Grande-Bretagne, EPR dont la durée de construction et les coûts explosent, en Finlande comme en France, conduisant le groupe Areva vers une débâcle magistrale.

Toutes les études récentes mettent en évidence l’intérêt et la compétitivité croissante du renouvelable, malgré des différences selon les systèmes, malgré de parfois coûteuses erreurs de jeunesse, et malgré le coût à venir des investissements nécessaires. Enfin, la gestion de la demande recèle encore de très nombreux gisements inexploités - isolation, technologies de réglages, comportements adaptés, etc., la liste est infinie et les expériences novatrices se multiplient.

Alors pourquoi une telle décision du gouvernement ? Non seulement elle est prématurée, en outre elle tourne le dos au bon sens et au sens de l’histoire.

(1) Auteur de "Tchernobyl, déni passé, menace future ?", Editions Racine-RTBF

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