Ma fille rentrait juste à la maison après le tennis…

En prétendant à une société sans risque, alors qu’il en fait partie intégrante, nous diminuons d’autant les capacités de nos enfants à prévenir et à gérer les situations qu’ils croiseront forcément. Au contraire, il faut leur permettre de s’y frotter. Une opinion d'Isabelle Detry.

Ma fille rentrait juste à la maison après le tennis…
©Bauweraerts
Contribution externe

En prétendant à une société sans risque, alors qu’il en fait partie intégrante, nous diminuons d’autant les capacités de nos enfants à prévenir et à gérer les situations qu’ils croiseront forcément. Au contraire, il faut leur permettre de s’y frotter. Une opinion d'Isabelle Detry, chercheur à l’INCC et maman. 

Dimanche dernier, notre fille, 11 ans, sort du parc du tennis du Roseau, pour aller, comme tous les dimanches après-midi, prendre son tram et rejoindre la maison. Et pourtant, cette fois-ci, elle ne montera pas dans son tram…

Vous vous imaginez déjà le scénario horrible qui va suivre : elle a été renversée par un chauffard, elle a été abusée par un pédophile, elle a été agressée par un malfrat, elle a été prise pour cible par des terroristes. Eh bien non, elle a tout simplement été reconduite par la police pour raison de sécurité. Et nous, les parents, avons eu droit à un sérieux discours de conscientisation sur les dangers auxquels nous soumettions imprudemment notre fille.

Je leur demandai si quelque chose de particulier justifiait cette intervention. On me répondit que non, que simplement, le fait de se balader en jupe de tennis à côté d’un parc, fut jugé dangereux par l’équipe ! Je n’en veux pas à cette équipe. Mais je voudrais que nous réfléchissions tous autant que nous sommes, politiciens et journalistes compris, à la peur que, par nos discours et nos actions, nous glissons ainsi dans la tête de nos enfants.

Cette situation me semble exemplative de ce que pourrait être la société "risque zéro" telle que l’idéalisent certains de nos politiciens. Dans une telle société, l’enfant, à moins de disposer d’un chauffeur privé, restera à la maison sous vidéosurveillance. Les technologies modernes lui donneront une information répétitive sur les multiples dangers de notre monde. Sans doute pourra-t-il encore jouer au tennis mais alors… sur le petit écran.

Je ne crois pas qu’une vie ainsi contrôlée, aussi "sécure" soit-elle, soit très plaisante. Je crois qu’elle engendrera surtout angoisse et stress continus, avec les réactions en chaîne qu’on leur connaît : mal être, perte du pouvoir d’initiative, repli sur soi, rejet de l’inconnu, exacerbations des différences, et finalement, perte de liberté.

Que nous conscientisons nos enfants sur les exigences d’un savoir vivre en société, sur les attitudes raisonnables et responsables à adopter en telle ou telle circonstance, est certainement utile pour prévenir les déroutes et les conflits. Par contre, leur faire croire que le but à atteindre est une société sans risque, me semble éminemment castrateur.

Le risque fait partie intégrante de notre condition. Souvent, il nous booste. Parfois, il nous fait peur. Chacun doit apprendre à le gérer en fonction de ses capacités. Or, en prétendant à une société sans risque, nous diminuons d’autant les capacités de nos enfants à prévenir et gérer ces situations qui croiseront leurs chemins.

Pour terminer, et plus fondamentalement, je voudrais rappeler que nos enfants, tout comme nous à leur âge, sont a priori pour un monde dans lequel chacun a sa place. Osons les laisser créer, dans le quotidien de leurs interactions, les bases de cette entente, de ces ponts, de ces solidarités, de cette compréhension nécessaire au vivre ensemble. Soutenons leurs initiatives et leurs efforts au lieu de leur imposer une vision du monde dichotomique entre les bons et les méchants.

Il s’agit là, je pense, d’une meilleure stratégie de prévention des risques et des conflits.


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