La revanche de la géographie et le conflit ukrainien

Situons la crise ukrainienne dans l’affrontement entre les Etats-Unis et la Russie, en se demandant quel rôle peut encore jouer l’Union européenne, puissance économique, mais sans politique étrangère et de défense commune. Une opinion de Francis Briquemont, Lieutenant-Général e.r.

La revanche de la géographie et le conflit ukrainien
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Contribution externe

Situons la crise ukrainienne dans l’affrontement entre les Etats-Unis et la Russie, en se demandant quel rôle peut encore jouer l’Union européenne, puissance économique, mais sans politique étrangère et de défense commune. Une opinion de FRANCIS BRIQUEMONT, Lieutenant-Général e.r. et ancien commandant de la Forpronu en Bosnie-Herzégovine.   


"Quand des fractions d’une nation refusent de se parler et de se reconnaître, trop de malheurs sont à craindre.” Hélie de Saint Marc (1) . “La revanche de la géographie” (2) de R. Kaplan est un livre passionnant; “prodigieux” affirme même l’ancien secrétaire d’Etat américain H. Kissinger. Point de vue très américain sur “ce que les cartes nous disent des conflits à venir” , il est cependant objectivé non seulement parce qu’il est basé sur les facteurs neutres que sont la géographie ou le climat mais parce qu’il fait aussi référence à de nombreux auteurs (américains bien sûr, A. Mahan, N. Spykman; anglais, H. F. Mackinder; français, R. Aron, F. Braudel). L’auteur nous invite à regarder notre planète au XXI e siècle, des Etats-Unis à la Chine en passant par l’Europe, la Russie, l’Inde ou l’Iran. Il évoque cette lutte permanente depuis toujours entre puissances maritimes et continentales. Il est impossible de résumer ici un tel ouvrage mais il est intéressant de situer la crise ukrainienne dans l’affrontement entre la puissance maritime qui a émergé au XX e siècle et qui ne veut pas perdre son leadership mondial (les USA) et la puissance continentale eurasienne (la Russie), dont l’empire s’est effondré et morcelé il y a vingt-cinq ans et qui tente de se reconstruire, tout en se demandant quel rôle peut encore jouer l’Europe (l’UE), puissance économique certes, mais sans politique étrangère et de défense commune.

Si J. Monroe en 1823 a défini les principes de base de la politique étrangère des Etats-Unis (l’Amérique aux Américains) c’est l’amiral A. Mahan qui, à la fin du XIX e siècle, a le mieux exprimé sa stratégie militaire en soulignant l’importance vitale pour les Etats-Unis des océans Pacifique et Indien. Les Etats-Unis sont en effet une île-continent bordée à l’Est par l’océan Atlantique, à l’Ouest par le Pacifique et sans menace venant du Nord ou du Sud. L’emprise sur le Pacifique qui fut totale à l’issue de la guerre 1940-1945 après la défaite du Japon et le contrôle du Pacifique reste la priorité des Etats-Unis; mais ils doivent tenir compte maintenant de la volonté de la Chine de devenir aussi une puissance maritime et des velléités de l’Inde de l’être un jour. Pour maintenir leur suprématie en Orient, les Américains peuvent compter sur l’appui des deux porte-avions fixes importants que sont l’Australie et le Japon. L’emprise sur l’Atlantique est d’autant plus forte qu’ils ont succédé sans heurt à la Grande-Bretagne comme puissance maritime principale au cours de la Seconde Guerre mondiale et ont ensuite dominé l’Otan dans son face-à-face avec l’URSS. Celle-ci s’est effondrée économiquement car sur le plan militaire, après la crise de Cuba en 1962, la guerre entre l’Est et l’Ouest, écrivait R. Aron, était déjà devenue improbable (dissuasion nucléaire) même si la paix était impossible. Après cet effondrement de l’URSS et l’affaiblissement considérable de la Russie qui s’en est suivi, les Etats-Unis ont pu croire qu’ils étaient devenus la “République impériale” (R. Aron) mondiale et la seule hyperpuissance de la planète. Cela n’a pas duré longtemps car de nouveaux conflits ont commencé en 2001; terrorisme, Afghanistan, Irak, etc. Mais c’est une autre histoire.

Venons-en à l’Europe. R. Kaplan, évoquant la naissance de la puissance américaine, rappelle cette réflexion prémonitoire de N. J. Spykman, écrite au début des années 1940, en pleine guerre  : “Une Europe fédérale unie deviendrait si forte qu’elle mettrait en danger notre mainmise sur l’Atlantique et notre position dominante dans le monde occidental” , et R. Kaplan d’ajouter  : “Par conséquent, on peut supposer qu’un véritable Etat européen doté d’une armée et d’une politique étrangère unifiées deviendrait un concurrent de poids pour les Etats-Unis et pourrait aller jusqu’à hypothéquer leur hégémonie continentale” (3) . A propos de l’Europe, R. Kaplan signale cependant que les prédictions de N. J. Spykman, ne se sont pas réalisées car les “particularismes bornés” des Européens (lisez les souverainetés nationales  !) ont empêché la création de cette Europe. Et ce n’est pas demain que cela changera  ! En effet, avec l’Otan les Européens ont placé leur sécurité sous le contrôle total des Américains – même après l’effondrement de l’URSS – et avec le Traité transatlantique en préparation, il en sera de même sur le plan économique car il serait étonnant que le sénat américain accepte la moindre contrainte pour les Etats-Unis qui serait prévue dans ce Traité.

Quant à la Russie, la dissolution de l’URSS en 1989 a été pour elle une humiliation profonde. Ce n’était bien sûr pas la première fois que l’empire russe subissait une défaite face à l’Occident. L’historien M. Heller (4) rappelle que la peur de l’Occident est d’ailleurs une constante de la politique étrangère russe. La Russie s’est forgée dans la douleur, la violence, la cruauté, un climat inhospitalier. Ce pays, sans frontières naturelles, regroupant de multiples peuples, n’a pu se développer que sous un pouvoir fort s’appuyant sur la religion orthodoxe. Pour la première fois de son histoire, depuis 1990, une “ébauche” de démocratie se met cependant lentement en place, mais dirigée aujourd’hui par un autocrate “type XXI e siècle” V. Poutine. L’Occident en fait un nouveau “Satan” prêt à fondre sur toutes les anciennes possessions de l’URSS. Hélène Carrère d’Encausse en présente un tout autre visage (5) que les patrons de l’Otan et pour cause  : avec la crise ukrainienne l’Otan retrouve une justification de son existence qu’elle perdait de plus en plus depuis la fin du XX e siècle. La Russie entretient des relations plutôt normales avec le reste du monde. Membre permanent du conseil de sécurité, de l’Onu, du G8 (?), du G20, de l’OSCE; jouant un rôle important au Moyen-Orient (Iran, Syrie); la Russie est restée aussi une puissance militaire significative. Il est vrai qu’elle essaye de reprendre ou de garder un certain contrôle sur son “pré carré stratégique” mais elle ne s’est pas opposée à l’adhésion à l’UE et à l’Otan des pays d’Europe de l’Est qu’elle a quittés en 1989. Bref, depuis quelques années, l’Europe de l’Atlantique à l’Oural était un continent en paix, situation qu’elle n’avait guère connue depuis des siècles. Et c’est l’année où toute l’Europe commémorait le début de la guerre 1914-1918 en clamant “vive la paix” que la crise ukrainienne a éclaté, il y a un peu plus d’un an.

C’est une crise qu’il était possible d’éviter et qu’il est un peu trop facile de rejeter automatiquement sur V. Poutine alors que les Européens ont démontré toute l’étendue de leur faiblesse politique au sein de l’UE et leur “ignorance” (voulue  ?) de la géographie. Les querelles se sont envenimées à un point tel qu’il y a un mois la situation tournait à la guerre totale entre les communautés ukrainiennes. C’est alors, avec un an de retard, que le tandem A. Merkel/F. Hollande est intervenu pour arracher l’accord de Minsk qui a mis fin (provisoirement  !) aux combats.

Mais que d’erreurs ont été commises  : par les révolutionnaires d’abord. Naïveté politique surprenante en croyant qu’il suffisait de crier “vive l’Europe” et “à bas Poutine” pour réussir la révolution. Réactions incompréhensibles ensuite (stupides  !)  : en abolissant d’emblée l’usage de la langue russe, ils ont permis à V. Poutine de récupérer sans effort la Crimée et surtout la base militaire lui donnant accès aux mers du Sud – une obsession russe depuis des siècles; autre erreur majeure des nouveaux dirigeants ukrainiens  : avoir voulu récupérer par la force la région du Donbass russophone tout en lui coupant totalement les vivres. Quand le sang a coulé entre deux communautés d’un Etat – j’ai connu cela en Bosnie – il est bien difficile d’apaiser les esprits. Enfin, les Ukrainiens ont-ils cru que les Européens ou l’Otan allaient se précipiter à leur secours et déclencher une guerre en Europe  ?

Et comment ne pas évoquer une fois de plus les erreurs des Etats de l’UE. Comment les dirigeants occidentaux ont-ils pu imaginer que l’UE pouvait signer un pacte d’association avec l’Ukraine en “snobant” V. Poutine. Comment ont-ils (du moins certains) pu laisser croire aux rebelles ukrainiens que leur pays pouvait se rapprocher de l’UE et de l’Otan sans que la Russie soit directement concernée. Il y a un an, le couple franco-allemand aurait dû oser organiser un sommet avec V. Poutine sur l’avenir d’une Europe stable et associée de l’Atlantique à l’Oural. Est-ce encore possible  ? J’en doute car je ne crois pas que la France et l’Allemagne puissent, aujourd’hui, imposer un tel projet au sein d’une Otan dominée par les Etats-Unis, car de cette Europe-là, les Etats-Unis n’en veulent pas. Lisez R. Kaplan, il nous explique pourquoi. Espérons quand même que l’UE puisse rétablir des relations stables avec la Russie, au moins sur le plan économique, même si cela ne plaît pas aux Ukrainiens et à quelques va-t’en “crise”… En fait, il y a un an, les Européens ont oublié cette réflexion de Napoléon  : “Regardez la carte d’un Etat et vous connaîtrez sa politique étrangère.”


(1) Dans “Mémoires. Les champs de braise”. Aux Editions Perrin. 2009.

(2) Robert D. Kaplan. Aux Editions du Toucan. 2014.

(3) Idem, pages 168-169.

(4) Michel Heller. “Histoire de la Russie et de son empire”. Aux Editions Plon. 1997.

(5) Interview dans “Le Figaro” du 6 février 2014.


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