N’oublions pas le génocide des Héréros et des Namas

Non, le génocide des Arméniens, dont nous célébrons le centenaire, ne fut pas le premier du XXe siècle. L’oubli de la tragédie que connut l’actuelle Namibie entre 1885 et 1911 est-il lié à la couleur de peau des victimes ? Opinion.

N’oublions pas le génocide des Héréros et des Namas
Contribution lecteur

Une opinion de Paul Delmotte, professeur de politique internationale et d'histoire contemporaine retraité de l'Ihecs. 

Non, le génocide des Arméniens, dont nous célébrons le centenaire, ne fut pas le premier du XXe siècle. L’oubli de la tragédie que connut l’actuelle Namibie entre 1885 et 1911 est-il lié à la couleur de peau des victimes ?

Politiques, médias et stars du JT l’ont répété : le génocide des Arméniens, dont nous venons de commémorer le centenaire, fut le premier du siècle dernier. Pourtant, au tout début de ce XXe siècle - "âge des extrêmes", comme l’a dit Eric Hobsbawm - un autre génocide fut perpétré. Par les troupes de l’armée impériale allemande : celui des Héréros et des Namas, dans l’actuelle Namibie. Curieusement, ni les travaux des Nations unies au début des années 1980, ni les excuses en 2004 des autorités allemandes ne semblent avoir suffi à ancrer la mémoire de cette tragédie. Faut-il forcément avoir "mauvais esprit" pour attribuer cette ignorance tenace et cet oubli généralisé à la couleur de peau des victimes ?

Le génocide, selon la définition de Raphaël Lemkin (1944), se caractérise non pas tant par le nombre de ses victimes, mais par "l’intention d’extermination, totale ou partielle, d’une population". Lemkin avait entamé, dans l’entre-deux-guerres, des travaux eux-mêmes inspirés par le génocide arménien et les massacres des Assyriens d’Irak - déjà ! - en 1933. Travaux qui furent alors ignorés ou écartés. Quoique né en 1900, le juriste polonais n’avait-il pas eu vent de la tragédie sud-ouest-africaine ? Il est vrai que c’était avant la décolonisation… Et que "seuls" quelque 85 000 Héréros et 20 000 Namas périrent entre 1885 - début de la conquête allemande du Sud-Ouest africain (aujourd’hui Namibie) - et 1911.

Résistances africaines

Le public européen n’est guère familiarisé avec les faits de résistance dont les Africains firent preuve face à la colonisation européenne et à sa "mission civilisatrice". En dehors de grandes figures maghrébines, comme Abdelkader ou Abdelkrim, qui chez nous a entendu parler d’Omar Tall ou de Samory pour l’Afrique occidentale "française" ? Ou de M’Siri, "roi du Katanga" abattu par le capitaine belge Bodson ? Ces derniers ne furent - ne sont - le plus souvent dépeints que sous les traits de satrapes fanatiques, cruels, polygames et esclavagistes. Les Mau-Mau kenyans n’ont laissé que le souvenir de leurs atrocités, l’Europe "zappant" celles de leur répression. Seul le Negus d’Ethiopie a échappé à cette diabolisation : il est vrai qu’il s’était rangé du côté des Alliés. Et était chrétien.

Un bref regard sur l’histoire de la Namibie montre l’âpreté de la résistance à la colonisation allemande. C’est en 1885, dans le sillage du fameux Congrès de Berlin, que le IIe Reich entama la colonisation de ce territoire du "Sud-Ouest africain" décrété "protectorat" allemand et situé entre l’Angola portugais et l’Afrique du Sud britannique. Le second Reichskommissar y fut Heinrich Göring, père d’Hermann. Son "règne" (1884-1890) se traduisit par une politique de confiscations des terres et de "transferts" de populations.

De "concessions" arrachées en expéditions "punitives" et en manipulation des rivalités ethniques, le protectorat s’agrandit, entre autres dans l’objectif d’accéder au Zambèze et, de là, aux possessions allemandes d’Afrique de l’Est, le Tanganyika, l’actuelle Tanzanie. D’où le curieux appendice territorial - la "queue de poêle" de la Bande de Caprivi, au Nord-Est - octroyé aux Allemands en 1890 par les autres puissances. Il s’agissait aussi de contrôler le commerce avec le Bechuanaland, autre protectorat instauré par les Britanniques dans leur conflit avec les Boers.

"Vernichtungsbefehl"

Dès 1889, le chef héréro Kamaharero dénonça le traité de "protection" imposé par Berlin. Quatre ans plus tard, les Namas, qui refusaient la "protection" allemande, virent des dizaines de leurs femmes et enfants massacrés par les troupes coloniales. Leur chef fut exécuté. Son fils acceptera la "protection" du Reich l’année suivante. Ce qui n’empêchera pas, en août 1894, que les Allemands perdent 27 % de leurs effectifs lors d’une offensive contre ces mêmes Namas dans les monts Naukluft.

Dès 1896, des condamnations aux travaux forcés furent prononcées, des chefs exécutés, des camps de concentration établis sur le modèle de ceux "inventés" l’année précédente par le général espagnol Valeriano Weyler dans sa répression des insurgés indépendantistes cubains. En 1897, des "réserves" furent créées pour les Namas. Elles s’ouvriront aux Héréros en 1904.

C’est en janvier 1904 qu’éclata le grand soulèvement : le dirigeant héréro, Samuel Maharero, fit détruire les lignes télégraphiques et de chemin de fer allemandes. Des centaines de colons furent tués. Les femmes et les enfants, dit-on, furent épargnés. Une humanité que l’on ne retrouvera pas chez les troupes impériales. Berlin envoya alors quelque 15 000 hommes en renfort. Ce qui n’empêcha pas une défaite allemande à Oviumbo, en avril. L’état-major chargea alors le général Lothar Von Trotha de mener "une extermination totale" des insurgés. Von Trotha signa un Vernichtungsbefehl, un "ordre de destruction", stipulant que "chaque Héréro, armé ou non armé, sera abattu". En août suivant, à la bataille du Waterberg, les troupes impériales encerclèrent les combattants de Maharero, qui furent contraints de fuir dans le Kalahari, où les Allemands empoisonnèrent les puits et avaient ordre de tirer à vue… Comme les Arméniens à Deïr-es-Zor douze ans plus tard, des milliers d’entre eux périrent dans le désert. Quelque 65 000 Héréros et 20 000 Namas moururent aussi dans les camps de concentration comme ceux de Shark Island, inspirés de ceux ouverts par les Britanniques dans leur guerre contre les Boers et expressément localisés dans une région froide qu’évitaient les Héréros.

En 1902, le Sud-Ouest africain comptait 200 000 habitants dont 1500 Allemands. En 1904, les Héréros étaient au nombre de 80 000. En 1911, ils n’étaient plus que 15 000. La population indigène avait chuté de 80 %.

Le véritable crime…

Dans "L’Occident et les autres. Histoire d’une prédominance" (La Découverte, 2001), Sophie Bessis distingue les trois traits essentiels qui fondent l’unicité du génocide commis par les nazis : ses modalités pratiques - la mort industrielle; son caractère "inutile" par rapport à d’autres génocides présentés comme "utilitaires", et le fait que le "passage à l’acte" ait eu lieu en Europe même. "Ni l’obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d’une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace vital, poursuit-elle, ne sont le propre des génocidaires hitlériens […] Le mal était depuis longtemps banalisé." Bessis prend certes quelque distance avec les propos d’Aimé Césaire, député de La Martinique, poète et chantre de l’anticolonialisme (1913-2008) : ce que "le très chrétien bourgeois du XXe siècle […] ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’Homme… C’est le crime contre l’homme blanc" (1). Césaire cependant, juge Bessis, mène à s’interroger sur les héritages que la civilisation occidentale a légués au nazisme, thème que, pendant les décennies qui ont suivi 1940-1945, seule l’Ecole de Francfort a osé aborder. L’historien Arno Mayer (2) a montré comment les dispositions du "Vernichtungsbefehl" de Von Trotha ont continué à circuler dans les états-majors. Et le médecin hygiéniste allemand Eugen Fischer, fondateur (1927) de l’Institut d’hygiène raciale de Berlin (1927), qui fut l’une des sources de "Mein Kampf" et le mentor du Dr Mengele, son assistant à l’université, avait "étudié" les Héréros et les Namas…

(1) Discours sur le colonialisme, in Présence africaine, 1955.

(2) La "solution finale" dans l’histoire, La Découverte, 2002.

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