Le deuil d’une grossesse non-aboutie est une affaire individuelle

Il n’appartient pas à la loi de dire à quel moment les personnes ont investi une grossesse et à quel stade elles pourraient ou non ressentir le besoin de faire le deuil de celle-ci et l’exprimer par des rites. Plusieurs projets de textes tournent pourtant autour de ce thème. Une opinion de Susann Heenen-Wolff.

Le deuil d’une grossesse non-aboutie est une affaire individuelle
©D.R.
Contribution externe

Une opinion de Susann Heenen-Wolff, psychanalyste, professeur de psychologie clinique à l'UCL et à l'ULB.

Il n’appartient pas à la loi de dire à quel moment les personnes ont investi une grossesse et à quel stade elles pourraient ou non ressentir le besoin de faire le deuil de celle-ci et l’exprimer par des rites. Plusieurs projets de textes tournent pourtant autour de ce thème.

Perdre un enfant, par maladie, par accident ou par violence infligée, est une véritable catastrophe humaine, et plus précisément une catastrophe psychique pour les parents, pour la famille élargie, pour tous les proches. En tant que psychologues, nous savons qu’aucun deuil n’est aussi difficile, voire impossible, que celui d’un enfant mort; enfant que nous avons engendré, aimé, pour lequel nous nous sentions responsables et que nous n’avons pas pu protéger.

Parcelles d’étoiles

Une grossesse qui tourne mal, une grossesse interrompue, peut également être source d’un deuil difficile. Comment aider les couples qui perdent un enfant "en route" ? Bien sûr, dans leur représentation, le fœtus peut déjà avoir le "statut" d’un enfant : il a été désiré, il est rêvé, on l’attend avec impatience. Au cours de la grossesse, l’être en devenir se fait sentir de plus en plus et prend ainsi psychiquement pour les futurs parents son statut d’"enfant" bien avant la lettre. Pour cette raison, la fin précoce d’une grossesse peut être vécue aussi douloureusement que la perte d’un enfant né.

Pour pallier cette détresse, des dispositions régionales ont été prises, et ceci en forme de création de "parcelles d’étoiles" dans les cimetières communaux : si les personnes endeuillées le souhaitent, elles peuvent enterrer le fœtus à l’instar d’un enfant mort-né. Ceci peut symboliser la perte et ainsi les aider à "faire leur deuil", comme on le dit dans le jargon des psychologues. On ne peut que soutenir ces possibilités. Libre aux femmes et aux hommes d’y avoir recours - ou pas !

Notons que les réglementations régionales ont introduit des critères différents en ce qui touche à l’"âge" du fœtus pouvant "bénéficier" de cette prise en charge : celui-ci peut être inhumé à partir de 15 semaines de grossesse en Wallonie et à Bruxelles et, jusqu’à juin de l’année dernière; 12 semaines en Flandre. Depuis, ce décret a été modifié : toute référence à la durée de la grossesse a été supprimée.

En clair : on peut inhumer quelque chose qui ressemble à des règles abondantes, car même un embryon "âgé" d’un seul jour peut être "enterré".

Non à cette confusion

D’un point de vue psychologique, on ne peut pas soutenir une telle démarche qui confonde embryon, fœtus et enfant né. Ce qui risque grandement d’en rajouter à la détresse psychique des personnes concernées.

Lorsqu’une grossesse prend fin, quelle qu’en soit la raison, il est normalement très bénéfique pour la femme de reprendre le fil de la vie. Pas pour oublier, mais pour que les événements bruts puissent être intégrés et perdre de leur acuité. Quelle horreur de penser qu’un projet de loi du CD&V actuellement en discussion prévoit un congé systématique de "maternité" de trois mois malgré le fait que la femme concernée n’aura justement pas d’enfant. Dans la très grande majorité des cas, ce serait une épreuve psychique supplémentaire, insensée.

Donner systématiquement un statut civil au fœtus, voire à l’embryon, tel que ce projet le prévoit, peut empêcher au contraire un processus de deuil. A qui cela sert-il de contraindre chaque femme de donner un nom ou d’enterrer un fœtus de 20 semaines ? Va-t-on fabriquer bientôt des cercueils de la taille d’une boîte d’allumettes ? Mettre en bière le fœtus ? Exposer la "dépouille" d’un embryon ou d’un fœtus avant l’enterrement ?

Et que dire de la pression qui serait dès lors exercée sur les femmes qui décident d’avorter si, dans les délais légaux de l’IVG, d’autres femmes pouvaient donner un nom de famille à l’embryon ou au fœtus ? Un deuil difficile ne peut pas être encadré par des mesures contraignantes. Or, actuellement, plusieurs de ces propositions de loi vont dans ce sens. Nous devons en être vigilants quant au bien-être psychique des femmes et des hommes concernés et tenir compte des multiples vécus qui peuvent surgir quand une grossesse est interrompue.

En dehors des normes

Une femme qui fait une fausse couche n’est pas à confondre avec celle qui perd son "enfant" en elle après l’avoir déjà intensément investi. Il n’appartient pas à la loi de dire à quel moment les personnes ou les couples concernés ont investi une grossesse et à quel stade ils pourraient ou non ressentir le besoin de faire le deuil de celle-ci et l’exprimer par des rites. La possibilité doit leur être donnée de symboliser cette grossesse comme bon leur semble, mais en dehors de normes légales et de délais.

De plus, parler de "traitement digne du fœtus", comme on le fait dans ces nouvelles propositions de loi, induit de fait qu’une non-inhumation serait "indigne". La psychologie sait que les processus psychiques ne se dictent pas.

Titre, introduction et intertitres sont de la Rédaction.