C’est la démocratie que M. Erdogan bombarde

Contribution externe

En intervenant militairement contre les Kurdes, le président turc viole le droit international. Ce passage en force, il le mène avec l’aval de l’Otan. Les agissements de M. Erdogan trouvent leur justification tant sur le plan international que sur le plan national. Une opinion de Joke Callewaert, Olivier Stein et Selma Benkhelifa, avocats de Progress Lawyers Network.   Quelque 260 Kurdes - rebelles, villageois, enfants - tués, plus de 1 000 militants pro-kurdes et de gauche arrêtés en Turquie : triste bilan de deux semaines d’opérations militaires turques. La Turquie a longtemps été dirigée par l’armée. Au cours des dernières années, on a pu croire à une ouverture démocratique. Or, cette démocratie est abandonnée par Recep Tayyip Erdogan, son président, et ses alliés dès qu’elle ne va plus dans le sens de leurs intérêts.

Coup de force militaire contre l’Onu

Le 25 juillet 2015 un attentat-suicide a été commis à Suruç sur le sol turc par un Turc. Trente-deux activistes pro-kurdes et de gauche ont été tués. Cette situation est gravissime; mais, on ne peut pas parler d’agression au sens du droit international.

La Résolution 3 314 de l’Onu définit le crime d’agression comme l’emploi de la force armée par un Etat contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre Etat.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Charte de l’Onu interdit toute intervention militaire en territoire étranger et privilégie le règlement pacifique des différends. L’Article 42 de la Charte habilite le Conseil à recourir à la force en faveur de la paix s’il estime que les mesures non militaires ne seraient pas adéquates.

Le Conseil de sécurité s’est, depuis le début du conflit, opposé à une intervention militaire en Syrie.

En l’absence d’agression, la Turquie ne pouvait pas demander une autorisation de légitime défense à l’Onu. M. Erdogan s’est donc tourné vers l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan) qui l’a soutenu dans sa volonté de violer le droit international, au nom de la lutte contre le terrorisme.

L’agenda caché de M. Erdogan

Aujourd’hui, la Turquie bombarde deux Etats voisins sans autorisation de l’Onu avec l’aval de l’Otan. L’Organisation transatlantique n’a pourtant aucun droit d’autoriser une agression militaire contre un pays souverain. L’Otan est une alliance d’armées et non pas un organe international pour la paix. La Turquie s’est adressée à l’Otan sur base de l’Article 4 de son traité fondateur qui prévoit la consultation des membres avant d’agir.

Cependant l’Otan, en donnant son accord, a sciemment ignoré le Conseil de Sécurité, organe principal de l’Onu, alors que l’Article 5 de ce même traité rappelle que les pays membres s’en remettent à la décision du Conseil de Sécurité. L’Otan entretient une confusion dans l’esprit du public et prétend avoir le droit de remplacer le Conseil de Sécurité. Les Etats membres de l’Otan - dont la Belgique - se retrouvent complices d’un coup de force contre le droit international.

Sur le plan intérieur, M. Erdogan a vu sa majorité mise à mal par les élections du 7 juin 2015. Le parti pro-kurde et de gauche HDP, avec 13 % des voix et 80 députés, lui ôte sa majorité absolue. Il s’agit aussi de l’opposition la plus critique à son égard.

Récemment, les représentants du groupe HDP au Parlement turc ont déposé une proposition d’enquête parlementaire concernant les relations entre l’AKP, parti de M. Erdogan et Daesh. Pour reprendre une majorité absolue et faire taire les critiques du HDP, M. Erdogan veut provoquer de nouvelles élections avec le soutien du MHP, parti d’extrême droite qui abrite les Loups Gris.

Répression tous azimuts

Le MHP impose ses conditions : arrêter les pourparlers de paix et reprendre les armes contre le PKK. M. Erdogan décide donc d’abandonner des négociations de paix avec le PKK et mène une guerre aux Kurdes en assimilant tout le mouvement kurde et de gauche au PKK.

Plus d’un millier de militants, journalistes et manifestants, soupçonnés de sympathies pro-kurdes et de gauche, ont été arrêtés. Des manifestations anti-Daesh ont été réprimées violemment. Ce sont paradoxalement les manifestants opposés aux islamistes qui sont les victimes de la violence des forces de l’ordre, censées intervenir contre les djihadistes de Daesh.

M. Erdogan crée un climat d’insécurité pour affaiblir, voir interdire, le HDP et relancer de nouvelles élections pour reconquérir une majorité absolue. Erdogan ne tolère donc la démocratie que quand il gagne. M. Erdogan ne combat en réalité pas les fanatiques de Daesh mais bombarde et tue ceux qui se sont fait admirer pour leur résistance contre Daesh et pour leur projet de société opposé à celui de ce groupe fanatique (démocratie participative, émancipation des femmes, ouverture aux minorités, écologie…).

Agiter le spectre du terrorisme

La duplicité de M. Erdogan est telle qu’il prend prétexte d’un attentat contre des militants pro-kurdes et de gauche pour bombarder les résistants kurdes, précisément au moment où ceux-ci sont parvenus à repousser les islamistes à Kobané, et pour organiser une répression violente contre son opposition. On doit aussi s’interroger sur la complaisance des gouvernements européens qui acceptent la voie antidémocratique prise par la Turquie.

Ce silence est d’autant plus préoccupant que l’on sait aujourd’hui que la Turquie a soutenu Daesh et est impliquée dans l’organisation de l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris en 2013.

Titres, chapeaux et intertitres sont de la Rédaction.