La santé, le vrai débat de société

La conversation qui fait fureur dans les dîners, c’est la santé. Depuis l’inusable controverse sur le tabac à l’inventaire complet des pathologies, et en passant par les délices de la coloscopie. Tout cela nous épargne au moins les sujets coupe-faim. Opinion.

Contribution lecteur
La santé, le vrai débat de société
©afp

Une chronique d'Eric de Bellefroid.

La conversation qui fait fureur dans les dîners, c’est la santé. Depuis l’inusable controverse sur le tabac à l’inventaire complet des pathologies, et en passant par les délices de la coloscopie. Tout cela nous épargne au moins les sujets coupe-faim. Courants d’air

On sait qu’il est des sujets qui fâchent et qu’il sied d’éluder à table dans les grandes maisons. La religion, la politique ou l’argent sont au nombre de ces tabous. Et l’on se dit alors qu’il reste peu de chose, en dehors du sport, du terrorisme islamique et des boulevards piétonniers à Bruxelles-Ville. On pourrait envisager le sexe des anges, mais c’est déjà là un sujet théologique, et un ange passe, les ailes chargées de plomb.

Tout pour autant n’est pas perdu. Un sujet qui ne lasse jamais (!), bien qu’il résume tout l’ennui et l’indigence de la société actuelle, c’est le tabac. La cigarette ceci, la cigarette cela, et ceteri et cetera, et patati et patata. Mais à la longue, pourtant, il demeure que tout le monde finit par s’enflammer. Surtout quand les fumeurs lèvent la séance pour aller fumer sur la terrasse entre la poire et le fromage, et que les autres alors se lamentent sur leur triste sort abandonnique. C’est la garantie d’une virulente controverse par la suite, à couteaux tirés le plus souvent.

En tout état de cause, le tabac est un magnifique tremplin pour une conversation qui bat tous les records en ce moment : la santé. Un vrai régal de l’esprit. Ça commence avec les propriétés cancérogènes de l’aspartame ou de la poêle Tefal, où chacun bien entendu y va de son avis - sauf ceux qui se sont déjà assoupis -, les pourcentages de matières grasses d’un poisson à l’autre, les valeurs caloriques et les taux de cholestérol du beurre et de la margarine, les vertus laxatives de tel yaourt et les qualités aphrodisiaques de telle épice, et ainsi à l’infini.

Car, en vérité, on n’en sera pas vite débarrassé. L’hypocondrie étant la névrose la mieux partagée de notre temps, chacun encore - à l’exception de ceux qui, le bon vin aidant, se sont à présent carrément endormis - témoignera d’une pathologie singulière, toutes au final plus affreuses les unes que les autres. Le comble de l’horreur étant généralement atteint dans le domaine dermatologique, dont les champions, non contents d’effrayer l’assemblée par des descriptions apocalyptiques, prennent leur smartphone à témoin (ce qui est assez borderline en fait de savoir-vivre) pour illustrer leur propos sur le psoriasis et quantité d’autres maladies de la peau d’une imagerie à tout le moins abjecte et sordide.

C’est alors souvent le moment choisi par la maîtresse de maison ou par quelque autre convive éclairé pour rappeler qu’on est en train de manger. A partir de quoi, incontournable devient la thématique bateau de l’agriculture bio, qui immanquablement aussi passera par la permaculture - certains esprits enjoués et subversifs préférant alors parler de "spermaculture" - et les OGM.

Bref, l’on voit qu’il se trouve assez d’intérêt autour de la santé pour nourrir une conversation extrêmement riche et variée. Las, on se le disait, quand on devient prisonnier du sujet, on n’a pas tôt fait de s’en délivrer. Et, comme le temps du dessert prête souvent à l’une ou l’autre gauloiserie du meilleur aloi, les hôtes parmi les plus vifs seront prompts à confronter ou comparer leurs expériences suaves d’une récente coloscopie, examen folklorique s’il en est, ponctuant ainsi de manière somme toute logique le débat monomaniaque de la soirée. Le naturel revient au galop.

Mais c’est vrai au fond, la santé, c’est terriblement important. Et puis, cela évite au moins de devoir parler du chômage, de la pauvreté, de l’immigration sauvage, du salaire indécent des banquiers, du trou de la Sécu et de tous les sujets qui risqueraient de couper l’appétit. Pour notre compte, n’est-ce pas, une bonne querelle intestine vaut mieux qu’une mauvaise querelle byzantine.