Enseigner dans des écoles dites "difficiles" implique d’investir au-delà des salles de classe

Les débuts d’un prof en encadrement différencié, comme dans beaucoup de métiers, ce n’est pas une mince affaire. Lorsque l’on commence à enseigner dans les écoles dites "difficiles", on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Une opinion de Gilles De Neyer, professeur dans l'enseignement technique.

Contribution externe
Enseigner dans des écoles dites "difficiles" implique d’investir au-delà des salles de classe
©Jean Luc Flemal

Enseigner dans des écoles dites "difficiles" implique d’investir au-delà des salles de classe. Alors seulement, j’ai pu comprendre à quel point les élèves méritent que l’on croie en eux. Une opinion de Gilles De Neyer, professeur dans l'enseignement technique (1).

Les débuts d’un prof en encadrement différencié, comme dans beaucoup de métiers, ce n’est pas une mince affaire. Lorsque l’on commence à enseigner dans les écoles dites "difficiles", on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Entre les faits de violence relatés dans les médias et les stéréotypes sur la nouvelle génération d’origine étrangère de Bruxelles, l’horizon des possibles est bien large, avant même de pénétrer dans l’école.

Une chose est sûre, cependant : dans ces écoles, il y a pénurie. De nombreux jeunes n’ont pas accès aux mêmes opportunités que les autres car notre système éducatif manque de professeurs de mathématique, néerlandais et sciences, filières sans lesquelles de nombreuses portes peuvent se fermer. Dès lors, je me dis que là, je peux avoir un impact positif sur ma société.

Et ces fameux débuts, il y a un an, n’ont pas été faciles. Coincé entre des programmes parfois difficiles à interpréter et un environnement déstabilisant, il a fallu se cogner à des situations quelquefois très délicates : une bagarre en classe, des insultes, des malaises.

Pourtant, ce qui reste le plus, ce ne sont pas ces symptômes mais bien leurs causes, découvertes en investissant au-delà des salles de classe. Toute l’année, j’ai tenté de motiver, inspirer et rassurer mes élèves pour, au final, être celui qui en a appris le plus. Pour que ce changement soit possible, il faut regarder en arrière et analyser quelques situations qui permettent de comprendre la difficulté du job au quotidien.

Il y a l’environnement familial, d’abord. Je me rappelle ce rendez-vous avec les parents d’un élève insupportable. Quelle émotion quand la maman nous annonce sans pudeur qu’elle n’arrive plus à s’occuper de son enfant, qu’elle a baissé les bras pour essayer de le soutenir vers des projets d’avenir, en espérant de tout cœur qu’il fasse le pas de lui-même, un jour.

Jusqu’ici, je parle d’élèves qui bénéficient d’un environnement familial. Mais il y a aussi les autres. Ceux qui, fuyant un pays instable, se retrouvent sans parents, dans un pays inconnu. Ceux encore qui, accumulant les problèmes de violences familiales, ou ayant traversé eux-mêmes des problèmes de discipline, ne connaissent plus que l’école et leur institution.

Je me souviens de cet élève qui avait l’habitude de dormir en classe. Lorsque j’ai cherché à comprendre, c’est au bord des larmes qu’il m’a expliqué qu’il ne supportait plus ses horaires entre l’école, son job, ses responsabilités familiales. J’ai commencé à prendre du recul, comprendre l’émotion qui règne en classe, le mal-être de beaucoup d’entre eux.

On a souvent tendance à blâmer des élèves qui ne s’investissent pas dans leurs études, à cause de leur manque de motivation et de responsabilité. Et pourtant, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas être plus dans le faux. Dans des familles dont les parents sont débordés par des petits boulots ou simplement pour des raisons culturelles, mes élèves ont énormément de responsabilités. Comment ne pas admirer le dévouement de ceux qui vont, tous les jours, chercher leur petit frère avant de s’en occuper jusqu’au retour, parfois très tardif, des parents.

Quand j’ai saisi tout cela, j’ai enfin compris que mes élèves, même si turbulents, méritent que je croie en eux. J’ai compris qu’au-delà d’aimer quelqu’un parce qu’il respecte les mêmes codes que moi, il faut l’aimer et l’aider car c’est un être humain mais qui a sans doute suivi un parcours très différent.

Si le métier d’enseignant permet de se remettre en question au quotidien, le métier d’enseignant dans mon école me donne tous les jours des leçons de vie incroyables et m’inspire pour, à mon tour, apprendre à mes élèves à quel point ils ont leur place dans notre société et sont capables du mieux.


(1) Participant au programme de l’ASBL Teach for Belgium luttant contre les iniquités scolaires, il enseigne les maths et les sciences en secondaires au Centre scolaire Eperonniers Mercelis.