La science et la bêtise

Bête et méchant, dit l’adage. L’un et l’autre vont de pair. Et, à l’heure où l’intelligence artificielle, contre tous les pronostics, gagne du terrain, la science et la médecine paraissent impuissantes à éradiquer la bêtise naturelle et spontanée. Opinion.

Eric de Bellefroid
La science et la bêtise
©flemal

Une chronique d'Eric de Bellefroid.

On a beau dire. La science et la médecine ne sont vraiment nulle part. Si l’on parle tant et plus de l’intelligence artificielle, n’est-ce point l’aveu implicite qu’existe aussi une immense bêtise naturelle ? Pure déduction logique, binaire, que ne renierait point, certainement, le grand philosophe Ludwig Wittgenstein, auteur en 1921 du célèbre "Tractatus logico-philosophicus". La chose, à coup sûr, ne lui eût point échappé. Car, s’il est éventuellement facile d’installer et de greffer sur l’homme une intelligence artificielle, il sera beaucoup moins évident en revanche d’éradiquer la sottise endémique qui, non contente de régner en lui, domine le monde. Jacques Lacan, gourou, ne disait-il pas lui-même : "La psychanalyse est un remède contre l’ignorance; elle est sans effet contre la connerie" ? Cela se passe de mots, si l’on ose dire. C’est dire en tout cas qu’on aura déjà tout essayé. Et ce ne serait en réalité pas si grave si la bêtise ne s’assortissait pas systématiquement, ni forcément, de la méchanceté. Car c’est d’elle, en définitive, que nous avions envie de parler aujourd’hui.

Cette méchanceté omniprésente, omnipotente, "omnibulante" comme dit notre concierge. Cette méchanceté paresseuse qui finit toujours par dénoncer ou révéler un manque total d’imagination. Pourquoi, en effet, dirait-on tant de mal des gens, si ce n’était parce qu’on n’a rien d’autre à dire ? Pourquoi ne nous en tiendrions-nous pas tous à la percutante formule du merveilleux surréaliste belge Louis Scutenaire : "Il y a des gens dont je pense tant de mal qu’il est inutile que j’en dise" ?

Alors, franchement, pourquoi tant de méchanceté ? La réponse, en vérité, est simple. Elle tient en deux mots.

Primo : rien n’est au fond si facile que d’attaquer les gentils.

Secundo : les méchants, par le fait même, forcent le respect, puisqu’on on a tôt fait d’en prendre peur.

Mais c’est ici que les choses se compliquent parce que, au final, ne sommes-nous pas tous, à la fois (mais pas nécessairement en même temps), gentils et méchants ? C’est du moins la thèse que soutient opiniâtrement notre voisine de palier, qui s’avère être justement notre concierge, encore elle ! Et ceci en vient à poser la question, essentielle à nos yeux : le rire est-il bon ou mauvais ? Gentil ou méchant ? L’humour anglais, à première vue, est moins méchant que l’esprit français, qui vise plus directement les gens. Parce qu’il est plus porté sur le "nonsense", l’anonymat et l’universalité, le comique de situation aussi, l’humour des Îles est probablement moins féroce que l’ironie moqueuse de l’Hexagone. Quoiqu’Oscar Wilde ait opéré, entre les deux, une remarquable synthèse. Mais nous ne ferons pas présentement le tour de la question, Henri Bergson l’a déjà fort bien fait à notre place; et bien avant nous.

En attendant, disions-nous, la bêtise va donc de pair avec la méchanceté. Méchanceté tellement dévastatrice. Cassante, blessante, humiliante. Au point qu’on rêverait désormais, en certains cas, d’arriver à l’amputer. Et c’est ici que, rejoignant notre propos liminaire, nous constatons avec effroi l’extrême et absolue impuissance de la médecine et de la science. L’ablation de la bêtise paraît décidément inaccessible. N’est-il pas stupéfiant à notre époque ? Cette méchanceté n’est-elle pas gratuite quand on dit d’un chauve, par exemple, que ce qui pèse le plus lourd chez lui, ce sont les cheveux ? Les cas de figure abondent. Or l’universelle devise "bête et méchant" est plus actuelle que jamais. L’homme est mauvais, pourrait-on même en conclure - à quoi il se trouvera toujours un esprit malveillant pour ajouter : "la femme est pire". C’est à peu près d’aussi mauvaise foi que de dire : "Un homme, ça trompe. Une femme, ça trahit."

Il est vrai que l’homme se trompe énormément. Quand on vous parlait de bêtise.