Attentats de Paris: Facebook, côté pile et côté face

Ce média si puissant refuse de censurer des vidéos appelant à tuer et à détruire tout ce qui bouge en Europe. Par souci du buzz, qui rapporte des clics… et de l’argent. OPINION.

Matthieu Lietaert
Attentats de Paris: Facebook, côté pile et côté face
©Reporters

Ce média si puissant refuse de censurer des vidéos appelant à tuer et à détruire tout ce qui bouge en Europe. Par souci du buzz, qui rapporte des clics… et de l’argent. OPINION DE MATHIEU LIETAERT - JOURNALISTE, AUTEUR ET REALISATEUR.


En cherchant de l’information sur les tragiques événements de vendredi dernier à Paris, une vidéo en particulier attire mon attention. On y voit deux jeunes Belges, habillés comme des militaires, et armés jusqu’aux dents. Avec une violence verbale que j’avais encore rarement entendue, ils n’hésitent pas à lancer un appel à tuer, à brûler et à détruire tout ce qui bouge en Europe. Le tout est vraiment glaçant !

"Cela n’enfreint pas nos règles"

La vidéo avait été publiée par ServizioPublico.it en février 2015, mais suite aux attentats en France, elle se met à circuler à une vitesse phénoménale. En moins de 24 heures, je la vois passer de 6 à plus de 14 millions de vues. Une seule pensée me vient à l’esprit : une telle vidéo ne peut tout simplement pas faire "le buzz". Et encore moins juste après ces événements.

Pour éviter d’ajouter de l’huile sur le feu, je décide de contacter Facebook pour signaler son aspect viral.

Le lendemain matin, le dimanche 15 novembre à midi, je reçois une réponse de Facebook. Celle-ci est très courte : "Merci d’avoir pris du temps de signaler un discours de haine, nous l’avons analysée et nous estimons qu’elle n’enfreint pas nos règles."

Le tout devient encore plus intéressant lorsqu’au même moment, les principaux médias se mettent à écrire tous ensemble sur les différentes options mises en place par Facebook telles que le "safety check" et l’"effet drapeau français" pour l’image de profil.

Incohérence éditoriale

Comment peut-on expliquer un tel paradoxe ? D’une part, Facebook ne veut pas retirer des vidéos virales qui aident à semer la peur et la haine, alors que d’autre part, l’entreprise veut se montrer solidaire avec les victimes des attentats de Paris. "Le Liban n’a pas eu cet honneur", titre "Slate".

A mieux y réfléchir, le double visage de Facebook nous éclaire sur le type de culture médiatique qui se cache derrière tel médium. L’incohérence totale au niveau éditorial saute aux yeux et la raison en est relativement simple : il n’y en a tout simplement pas. Facebook ne s’intéresse pas au contenu des messages; ce qui compte par contre, ce sont le nombre de clics, de vues et in fine, les revenus publicitaires engendrés. Les chiffres sont d’ailleurs colossaux puisque le réseau social est au-delà des 10 milliards d’euros en 2014, et presque le double par rapport à 2013. Peu importe que vous ayez une Kalachnikov en main ou une image "Je suis Paris et Beyrouth".

"Infotainement"

Une décennie après sa création, et suite à ces événements, il est intéressant de comprendre la culture médiatique que Facebook est en train de mettre sur pied. Une culture via laquelle l’information est devenue divertissement, et où les valeurs et la cohérence éditoriale ont définitivement laissé place au règne des revenus publicitaires. Au moment où Facebook met les bouchées doubles en marketing pour montrer son rôle "utile" et "social" suite aux événements de vendredi, n’oublions pas qu’il y a un autre côté de la médaille nettement plus sombre : si ça rapporte du clic, c’est bon pour tout le monde.

N’est-il pas temps de se demander qui est le capitaine à bord ? Peut-on laisser voguer un tel média dont la force de frappe ne fait qu’augmenter ? La réponse est non. Nous devons lui demander des comptes et quelqu’un sur le navire doit nous en donner.