Pour une année douce et gentille

Rêvons un instant de marquer un temps d’arrêt. Le monde était-il réellement meilleur il y a cinquante ans, alors qu’on commençait seulement à lever un coin de voile sur la Shoah ? Une chronique d'Eric de Bellefroid.

Eric de Bellefroid
Pour une année douce et gentille
©AP

Rêvons un instant de marquer un temps d’arrêt. Le monde était-il réellement meilleur il y a cinquante ans, alors qu’on commençait seulement à lever un coin de voile sur la Shoah ? Une chronique d'Eric de Bellefroid.



Rêvons un court instant. D’arrêter le progrès et de marquer un temps d’arrêt. Une pause, Bon Dieu. Le temps pour les uns de prier, pour les autres de méditer. Donnons un coup de frein à ce train fou qui s’enfonce dans la nuit et le brouillard. L’on feint ces jours-ci de s’emballer pour ces fêtes, mais en son for intérieur, chacun se demande fébrilement à quand la prochaine salve.

On aimerait tant croire que le monde était meilleur et plus beau hier ou avant-hier. Cinquante ans après l’été 1965, le "Satisfaction" des Rolling Stones et le "Like a Rolling Stone" de Bob Dylan, on devient songeur. Quelles belles années, n’est-ce pas ? Comme le monde était calme, sans haine et sans peur. Le mouvement hippie, qui succédait à la "beat generation", inventait "l’amour, pas la guerre".

Mais c’était oublier, grâce à un petit joint d’herbe, qu’il y avait aussi la crise des missiles, l’assassinat des frères Kennedy, la guerre du Biafra et celle du Vietnam. Celle des Six Jours aussi. Le Printemps de Prague, certes, écrasé l’été suivant par les chars soviétiques. Mais bon, c’étaient quand même les Trente Glorieuses (1945-1975). Et Mai 68, sous les pavés la plage, avait fait souffler une petite brise d’espoir et de renouveau. Avec, en prime, deux hommes sur la lune le 21 juillet 1969. Plantant sur la mer de la Tranquillité le drapeau emblématique d’une Amérique forcément pacifique. Qui portait, peu de temps après, le général Pinochet au pouvoir au Chili. Oui, d’accord, la guerre froide…

C’était peu à peu le début de la fin. La fin des grandes illusions. Le 5 septembre 1972, l’organisation terroriste palestinienne Septembre noir perpétrait un massacre contre la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich. Puis, en 1973, le grand clash : la guerre du Kippour et le premier choc pétrolier, préludes d’une crise longue et durable. "Putain, la crise !"

Cela fait à peu près quarante ans qu’on invoque cette crise sur un mode incantatoire. Sans trop s’apercevoir qu’à partir des années 1990, avec l’apparition d’Internet et du téléphone cellulaire, l’on connut un bond que le monde n’avait plus vécu depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. En vingt ans, nous voilà avancés de 500 ans. Ce n’est pas rien, tout de même, si l’on y pense.

S’ensuivent aujourd’hui le chômage, la misère, les migrants. Une économie qui creuse chaque jour de monstrueuses inégalités. Il y eut le slogan de la "Qualité totale" pour une industrie à flux tendu : zéro défaut, zéro papier, zéro stock, zéro délai. Zéro emploi aussi. L’homme, pour la première fois, n’était plus irremplaçable. Sauf à devenir artiste, artisan, cireur de chaussures, livreur de pizzas. La banque elle-même, devenue le musée de l’inhumanité, est une maison où l’on ne peut plus retirer d’argent. Une dame à la mine patibulaire est encore là pour nous dire : "Monsieur, les machines sont faites pour ça !" Merci, le progrès.

Heureusement, au milieu de cette morosité, le magazine pour hommes "Lui", comme le phénix, est "rené" de ses cendres. En ce mois de décembre, il nous présente ses vœux : "Les 12 plus belles filles du monde vous souhaitent une gentille année 2016." Une gentille année, voilà la lumière au bout de la nuit. Nul n’y avait songé.

Le monde, franchement, était-il moins cruel à l’âge de la pierre ? L’homme des cavernes, armé de son gourdin, n’était pas toujours non plus, semble-t-il, un idéaliste platonicien. De grands esprits ont déjà dit que le monde avait commencé sans l’homme et pourrait aussi bien finir sans lui. Si le progrès humain et social avance sûrement, alors il est effectivement très lent. Après tout, "l’équilibre de la terreur" existe de longue date. Qu’on se rassure donc : le dollar et la kalachnikov sont restés les deux valeurs sûres du moment.