Mercredi des Cendres: "souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière"

"Ashes to Ashes", chantait David Bowie. C'est ce qu'on dit en ce début des quarante jours de carême. Ne bâtissons pas notre vie sur du sable. Le regard du prêtre.

Contribution externe
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©Johanna de Tessières

Une chronique d'Eric de Beukelaer, chroniqueur.

Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière." C’est par cette phrase que traditionnellement sont imposées les Cendres sur le front des chrétiens, à l’occasion du mercredi qui marque le début des quarante jours de carême. Image morbide ? Non - image lucide. La "poussière" - ou "cendre" - nous plonge au cœur même de notre rapport au monde. L’homme est né poussière et redeviendra poussière. Autrement dit : nous sommes des êtres de passage et nos rêves mondains - richesse, succès, jeunesse, mode, carrière… - ne visent rien de durable. Un jour, même les plus belles cathédrales retourneront à la poussière. Le carême invite, dès lors, à désirer ce qui ne passe pas. Plutôt que servir des enjeux qui reposent sur le sable, bâtissons notre vie sur le roc de l’Esprit et de ses fruits : amour, joie, paix, patience, bonté, bénignité, fidélité, douceur et tempérance (Galates 5, 22-23).

Après Mai 68, il était de bon ton dans certains milieux progressistes de reprocher à l’Eglise de n’être pas suffisamment à l’écoute du monde. C’était partiellement vrai et reste une interpellation. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que - si la mission du chrétien se déroule dans le monde - elle n’est pas "du monde" (Jean 17, 11 & 16). Annoncé au cœur de la poussière, l’Evangile invite à tourner nos âmes vers ce qui transcende la poussière. Autrement dit, il n’est pas mauvais que les chrétiens vivent un certain décalage par rapport à l’air du temps. Le carême est donc là pour nous aider à acquérir le recul nécessaire par rapport aux évidences mondaines du moment : "Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes." (Matthieu 5, 13).

L’homme est né poussière et redevient poussière. Cette évidence invite cependant aussi à prendre au sérieux notre part de poussière. "Qui fait veut faire l’ange, fait la bête" , observait finement Blaise Pascal (1623-1662). Le carême nous rappelle, dès lors, notre incarnation. Ce que le pape François souligne régulièrement, quand il invite les pasteurs à s’imprégner de "l’odeur du troupeau". Comment, en effet, peut-il annoncer l’Evangile d’un Dieu fait homme, celui qui n’aime pas l’humanité avec sa sueur ? Ici est dénoncée la tendance de certains cercles conservateurs à vouloir se réfugier dans une religiosité préservée de la poussière. D’où leur méfiance envers ce pape, jugé trop "populaire". La tentation de l’ésotérisme, en quelque sorte. Ainsi, cet article d’un confrère américain, reprochant au cardinal Ravasi - préfet de l’Institut pontifical pour la culture - d’avoir tweeté un discret hommage à l’occasion du décès de David Bowie. Et ce prêtre de se vanter, au détour d’une phrase, de ne pas connaître le répertoire de la star internationale et de lui préférer Mozart et Chopin. Critique injuste : L’hommage du Vatican ne canonisait pas le défunt chanteur britannique, à la vie parfois sulfureuse. Mais dites… Mozart et Chopin étaient-ils des enfants de chœur ? Critique révélatrice : pour certains, rendre hommage à "la grande musique", serait moins vulgaire que de parler de rock. Un ecclésiastique n’est évidemment pas obligé d’aimer les chansons de Bowie, mais reprocher au Vatican de rendre hommage à un artiste que le monde pleure, c’est le signe d’une religion qui se détourne de la poussière de l’humanité. Vivre le carême, c’est au contraire emprunter - quarante jours durant - un triple chemin au cœur du monde et de sa poussière : le jeûne - se priver pour laisser place en nous. Le partage - redistribuer pour laisser place à l’autre. La prière - faire silence pour laisser place à Dieu. "Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière." Ou encore : "Ashes to Ashes" , comme chantait un certain - hum -… David Bowie.