Tous en carême !

La planète s’épuise et nous nous vidons de notre intériorité. Il est urgent de prendre ensemble un temps d’arrêt, un moment de recul. Opinion.

Charles Delhez
Tous en carême !
©photo news

Une chronique de Charles Delhez.

Le Carême n’est plus guère tendance chez les Belges de souche - à la différence du ramadan, chez les musulmans. Il perd du terrain face au carnaval (à la une des médias) et aux œufs de Pâques (toujours en avance sur la fête religieuse). Calmons-nous ! Le carême n’est pas un exercice de privation de chocolat pour le plaisir de se fouetter ! C’est un temps décalé, une remise en question périodique. Et celle-ci semble aujourd’hui urgente pour tous.

Les médias nous alertent régulièrement. Le fossé entre riches et pauvres s’élargit. Les réfugiés sont à notre porte. La violence, au niveau mondial - la Syrie, une guerre parmi tant d’autres - comme dans les "faits divers" quotidiens, ne baisse pas pavillon. Et, dans les familles et les couples, à l’égard des femmes notamment, elle sévit aussi. Quant à l’écologie, la Cop21 de Paris a suffisamment rappelé ce dossier à notre attention.

Heureusement, le film "Demain" apporte une bouffée d’espérance. Il n’empêche. On parle de multiples crises sans percevoir qu’elles sont profondément interconnectées. Tous les paramètres indiquent une mutation profonde. Tandis que certains nous promettent le doublement de la durée de vie d’ici la fin du siècle et le succès des technosciences ("La mort de la mort", de Laurent Alexandre), d’autres pronostiquent un effondrement déjà commencé ("Comment tout peut s’effondrer", de Pablo Servigne et Raphaël Stevens). On ne sait plus très bien à quel saint se vouer ! En fait, c’est toute la société qui devrait entrer en carême, opérer une rupture dans son rythme quotidien, et de plus de 40 jours.

Nous ressemblons à cette grenouille dans sa marmite d’eau froide. Dessous, une flammèche danse et l’eau tiédit doucement, délicieusement. Elle est bientôt chaude, un peu trop. Mais cela reste agréable, et puis on s’habitue. Elle est maintenant vraiment chaude. La grenouille n’apprécie plus mais, affaiblie, elle n’a pas le courage de sauter. Et voilà qu’il est trop tard… Notre société - et, donc, chacun de nous ou la plupart - n’a pas l’air de se rendre compte du changement en cours. Dans notre monde de plus en plus complexe, chacun file sa spécialité sans s’inquiéter des conséquences sur l’ensemble du système.

Que nous épuisions la planète ne semble pas suffire, il faut encore que nous nous vidions de notre intériorité. On parle sans doute d’un retour de la spiritualité, mais il n’est pas si sûr qu’il se vérifie. Les magazines en font régulièrement la une, mais en fait, nous sommes "occupés ailleurs", overbookés de tant de manières et stressés tous azimuts.

Les trois démarches traditionnelles du carême méritent vraiment d’être revisitées. Le jeûne. Cette pratique libère du superficiel, de l’excédent de bagages, et offre du temps pour l’essentiel. En cette ère de périls écologiques, n’est-on pas appelé à une certaine modération ? L’aumône (ou "solidarité"). Chacun est en effet invité à donner de lui-même, de son temps, de son nécessaire puisque certains manquent du vital. Ainsi, en Belgique 30 % des enfants appartiennent à des familles proches du seuil de pauvreté. Et la prière. Il s’agit de retrouver les chemins de l’intériorité. La spiritualité est en effet le propre de l’homme. On voit heureusement la méditation de pleine conscience rencontrer un certain succès, ainsi que les réseaux de prières sur le Net, notamment durant le carême.

Non, je ne suis pas un donneur de leçons ! Je fais partie de cette société inquiète, désorientée et j’en suis aussi complice. Mais je perçois de plus en plus qu’il est urgent de prendre ensemble un temps d’arrêt, un moment de recul. Car notre civilisation thermo-industrielle peut s’effondrer. Les utopistes, disent Servigne et Stevens, sont aujourd’hui ceux qui croient que tout peut continuer comme avant…

Le 17 mars, 20h15, à l’UNamur, "Une écologie intégrale pour demain", avec Isabelle Cassiers, Philippe Defeyt, Charles Delhez, Olivier De Schutter, Marthe Nyssens, la Ferme du Buis, les Paysans-Artisans - http://www.rivesperance.be

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