Lavons les pieds des migrants

Partout, l’homme devient quantité négligeable. Il est omis, gommé, absorbé, recyclé, rayé des mémoires. Suivons plutôt la démarche papale, rupture ontologique décisive au cœur d’un monde qui brûle de tous côtés. OPINION.

Contribution externe
Lavons les pieds des migrants
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Partout, l’homme devient quantité négligeable. Il est omis, gommé, absorbé, recyclé, rayé des mémoires. Suivons plutôt la démarche papale, rupture ontologique décisive au cœur d’un monde qui brûle de tous côtés. Une opinion de François De Bernard, philosophe. 


Lors du dernier Jeudi saint (24 mars), le pape François a procédé au rituel lavement des pieds en compagnie de réfugiés, exilés, femmes et hommes en détresse. Cela fait au moins une personne au monde qui accorde sa juste importance aux symboles, à mille lieues de la défection globale de tous les politiques, hormis quelques pionniers injustement méconnus (1).

Pendant ce temps-là, les barrières physiques ne cessent de s’élever jour après jour pour tenter de dissuader les "migrants" d’une traversée des frontières. L’état d’urgence est décrété par des pays tels que la Hongrie qui s’imaginent pouvoir "décréter" de jure la mise à l’index d’une partie de l’humanité ! Les ministres de "l’Intérieur" et de "l’Extérieur" des pays de l’Union européenne s’égosillent afin de déterminer entre eux les justes quotas de répartition des impétrants…

D’un côté, les humains de troisième classe s’étouffent dans la boue glaciale de leurs camps auschwitziens, quand ils ne meurent pas dans la traversée d’un fleuve entre Grèce et Macédoine ou bien la mer entre Syrie et îles méditerranéennes. D’un autre côté, les puissants communicants du Troisième millénaire dissertent sur les méthodes les plus appropriées afin d’envisager une approche… envisageable à l’égard de ce qui pourrait bien être envisagé - effectivement !

L’aveuglement collectif et l’obstination saisissante que l’on y joint sont tels que l’on peut en effet se demander, avec le reste de conscience superficielle qui semble nous être alloué : jusqu’où nous sommes disposés à aller, puis à basculer.

Piétiner l’humanité de l’homme

En vérité, imaginons ce que nous voulons de l’involution présente, sauf d’en être étonnés. Car tout - de la société contemporaine - converge pour piétiner l’humanité de l’homme, sa dignité, son irréductibilité !

Nous souscrivons à l’installation de compteurs supposés plus "intelligents" qui non seulement surveillent nos errements mais encore anticipent nos désirs, bien mieux que nous-mêmes. Nous sommes disposés sans états d’âme à élire des Donald Trump et tutti quanti, dont nous savons qu’ils feront mieux encore que n’auraient imaginé les gouvernants en place. Nous mandatons des drones afin de régler nos différends et de nous débarrasser de tous les fâcheux qui encombrent notre chemin. Nous isolons dans des ambassades à Londres ou à Moscou les gêneurs les plus sérieux qui mettent en danger notre prospérité. Nous pouvons être fiers de nous, car notre cynisme est sans borne ni limite.

Partout, l’homme devient quantité négligeable. Il est omis, gommé, absorbé, recyclé, vaporisé, enfin rayé des mémoires… Les "sans-part" sont légion, toujours accrue. A tout l’accès leur est dénié, de manière plus violente qu’au dernier des chiens galeux, mais chacun de sa palombière s’en accommode comme si cela était de l’ordre de la fatalité… La concentration des richesses n’a jamais dans l’histoire atteint un tel stade, mais cela ni n’intéresse les gazettes ni ne paraît choquer vraiment les "citoyens de base", prêts à se sacrifier pronto et subito afin de prendre la place du premier oligarque qui se révélerait défaillant.

Citoyens-papillons

Autrefois, les "migrants" seraient morts dans l’ignorance et le silence de la mer, leur tragique destin n’étant révélé aux citoyens du Centre qu’avec de nombreuses semaines ou mois de retard. Aujourd’hui, ils meurent sous les yeux des chaînes d’information continue, elles-mêmes visionnées en continu par des citoyens-papillons happés par leur flux haletant… Mais cette visibilité impressionnante, que l’on peut toucher du doigt et appréhender en direct, n’a strictement aucun effet adverse sur la réalisation de la tragédie. Au contraire, hypnotisés par la lumière aveuglante du carnage, les papillons que nous sommes se ruent vers le festin funèbre sans la moindre once de conscience vive.

Face à cette machine infernale, à laquelle nous contribuons tous volens nolens depuis tant d’années, il apparaît indispensable de changer radicalement de mode, de politique, mais aussi, et surtout : d’éthique et de pratique.

C’est pourquoi je propose de suivre sans réserve la démarche papale, qui se révèle aujourd’hui et maintenant comme une rupture ontologique décisive au cœur d’un monde qui brûle de tous côtés. Jetons-nous donc aux pieds des migrants et lavons-leur les pieds à la face du monde entier : c’est tout ce qu’il nous reste à faire, et c’est l’essentiel. Il reste encore bien peu de temps pour l’accomplir.

(1) Comme le maire de Palerme, Leoluca Orlando, et son équipe, qui ont conçu et promu depuis 2012, avec succès et soutien de la population, d’autres moyens d’accueillir avec dignité les "migrants" échouant en Sicile. On lira à ce sujet la Charte de Palerme, élaborée il y a un an par les habitants de cette ville, qui motive et définit les actions menées : http://goo.gl/Bx48oA