La "marche contre la peur": une récupération politique ?

La "marche contre la peur", initialement prévue le dimanche 27 mars, a dû être annulée. Mais une nouvelle date est désormais fixée : le 17 avril prochain. Si la démarche est intéressante, elle pose question. Opinion.

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Une opinion d'Etienne Dujardin, juriste.

La "marche contre la peur", initialement prévue le dimanche 27 mars, a dû être annulée. Mais une nouvelle date est désormais fixée : le 17 avril prochain. Si la démarche est intéressante, elle pose question.

Je me serais tout d’abord attendu à un autre intitulé de manifestation. Tout le monde est contre la terreur et la haine et pour la solidarité. On aurait déjà pu marcher contre la peur et en faveur de la solidarité il y a 10 ans et on pourra certainement malheureusement encore le faire dans 10 ans. J’aurais mieux compris qu’on annonce une marche contre le terrorisme, une marche en mémoire des victimes ou encore une marche pour protester contre Daech. Mais ici, une « marche contre la peur » est un terme trop vague qui ne prend pas assez l’ampleur des attentats que nous avons subis et qui ne fait référence ni à l’ennemi qui nous a frappés ni aux victimes qui ont été touchées. De plus, la meilleure façon de lutter contre la peur n’est pas de manifester, mais de prendre le métro (même si j’ai vu la co-présidente d’Ecolo dire qu’elle ne le ferait plus dans l’immédiat), de prendre un verre en terrasse, de continuer à faire son shopping dans le centre-ville... Voilà, outre les nécessaires mesures de sécurité à prendre, l’une des meilleures réponses aux terroristes et à ceux qui veulent perturber nos modes de vie !

On sent aussi rapidement que cette marche risque fortement d’être récupérée politiquement. D’une part, le porte-parole de la marche est Emmanuel Foulon qui n’est autre que le porte-parole d’un député socialiste belge au parlement européen, Monsieur Tarabella. C’est déjà une énorme erreur. Vous vous imaginez les cris d’orfraie, et à juste titre, si le porte-parole de Louis Michel avait pris le leadership sur ce genre d’événement ? Cela ne va tout simplement pas. Pour organiser un événement aussi important, on se doit d’être au-dessus de la mêlée. Cette manifestation doit rester un acte citoyen et désintéressé. Je me réfère à la marche blanche. Elle fut un énorme succès et l’une des manifestations les plus importantes de toute l’histoire de notre pays. Elle fut un incroyable vecteur d’union, tous les Belges voulant y manifester leur dégoût d’actes aussi immondes que celui de s’attaquer aux plus faibles et innocents, à savoir les enfants. La marche fut une réussite, car elle était belle, neutre, simple et qu’elle partait non pas d’un calcul politique, mais des familles des victimes elles-mêmes. Un autre exemple du genre est la marche organisée par des amis à la suite du meurtre de Joe Van Holsbeeck.

Si la marche qui nous concerne actuellement était une initiative des familles de victimes ou de personnes elles-mêmes blessées, je serais le premier à la saluer et à m’y rendre, mais ici, la neutralité politique indispensable pour une vraie réussite semble plus que faire défaut. La « marche contre la peur » a déjà été annulée à cause de la difficulté d’assurer la sécurité de ce genre d’événement. On faisait par ailleurs savoir pour justifier l’annulation que c’était l’initiative d’une personne qui ne se rendait pas compte de l’implication d’une telle marche. On lui conseillait de s’associer avec un des syndicats ou un mouvement tel Hart Boven Hard. Comme par miracle, on apprend quelques jours après cette première annulation que l’association Hart Boven Hard (pendant néerlandophone de l’association Tout autre chose) et divers groupements syndicaux seront là en force. La manifestation devient, au fil des jours et des semaines, de moins en moins neutre… Toutes ces associations ont évidemment le pouvoir de manifester si elles le souhaitent, mais il faut alors clairement annoncer la couleur aux citoyens et ne pas faire croire que le rassemblement est totalement asexué idéologiquement.

J’ai le sentiment que les Belges sont fatigués des querelles politiques, des récupérations, du ping-pong institutionnel permanent. Aujourd’hui, les citoyens belges veulent des résultats et des réponses. Que faisons-nous face à Daech ? Comment les attentats ont-ils pu se produire, quelles ont été les failles dans l’enquête ou les échanges d’informations avec les pays étrangers ? Comment avons-nous permis à l’islamisme radical de s’infiltrer dans nos quartiers ? Pourquoi notre enseignement n’arrive-t-il plus à transmettre nos connaissances et nos valeurs ni à être un moteur d’intégration, malgré les sommes importantes que nous y consacrons ? Voilà les vrais sujets de fonds auxquels une marche pourrait inviter. Les Français se sont rassemblés par millions après les attentats de Charlie Hebdo et pourtant rien n’a changé. Comme le rappelle le député socialiste Malek Boutih: « ça suffit les minutes de silence comme simple bilan politique. En face, on a des gens qui essaient de nous détruire. Il est temps de comprendre qu'on est dans une autre dimension ». Le temps des marches, des silences, des bougies est sans doute passé, sauf si les familles des victimes le demandaient.