Il y a des limites, non ?

Et si elles n’étaient pas une limite mais une chance? Le vers alexandrin a des règles très strictes, mais que ne permet-il pas de dire! Et les berges ne conduisent-elles pas le fleuve à l’océan?

Contribution externe
Delhez
©Christophe Bortels

Une opinion de Charles Delhez, chroniqueur.

Il y a des limites, non ?", dit la maman exaspérée à son petit bout. Il en faut en effet pour mener à bien l’éducation, et tout simplement parce qu’elles font partie de l’humaine condition. Nous ne sommes pas "totipotents". Le plus grand des maîtres, pour réaliser son tableau, utilise une toile et veille à ne pas laisser son pinceau en sortir !

Les limites et les règles offrent un espace à l’autre pour exister. Il n’y a pas que moi. L’autre, écrit Christiane Singer, est "la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance". Mais le prochain est aussi une chance pour ma liberté. Celle-ci commence précisément quand je rencontre mon frère et que je suis invité à entrer en relation avec lui, à "créer des liens", dirait le renard au petit prince. Sans l’autre, elle tourne en rond; avec lui, tout prend sens.

Toutes les civilisations ont compris cette nécessité de normes. Le triple interdit du meurtre, de l’inceste et du mensonge est fondateur de notre humanité. Les mythologies de toutes les cultures racontent une chute originelle, une transgression primordiale à l’origine de nos malheurs. Les Aztèques, par exemple, parlaient de "tetzahuitl" pour désigner une terreur sacrée consécutive à une conduite scandaleuse du passé.

Le transhumanisme et le posthumanisme contemporains sont habités par le désir de supprimer toute limite. Laurent Alexandre, dans "La mort de la mort" (2011), envisage que l’on doublera l’espérance de vie d’ici la fin du siècle. Les nano-technosciences se préparent à transférer le contenu du cerveau dans des machines pour gagner une certaine immortalité. Or l’humanité en tant que telle, et pas seulement chacun de nous, a besoin de limites. "Nos amis ont franchi une limite, ils ne se rendent pas compte du danger", entend-on dire dans le film de science-fiction "Transcendance" (2014). Et ce danger est peut-être tout simplement qu’il n’y en ait plus aucune. Ne serait-on pas occupé à rejouer la scène d’Adam et Eve ou celle de Prométhée, à tomber dans l’hybris, c’est-à-dire l’orgueil, la démesure ?

L’immortalité des dieux de l’Olympe symbolise ce que nous ne pouvons chercher à devenir sans sacrifier notre humanité. La mort nous permet de rester humains, elle nous offre l’opportunité de pouvoir donner notre vie pour un autre, celle aussi de laisser la place aux générations suivantes, en leur faisant confiance. Elle donne une certaine urgence à l’instant présent. Nous avons une histoire à écrire "ici et maintenant", une seule. S’il n’y avait jamais de fin, on pourrait toujours se contenter d’un brouillon, remettant à plus tard le trait final qui signe le chef-d’œuvre. "Il est plus facile d’ajouter à vers, fût-il superbe, à son poème que de le terminer", disait le Zarathoustra de Nietzsche.

La nature est aussi, hélas, victime de notre démesure humaine. Nous lui faisons franchir des seuils irréversibles, entraînés que nous sommes par la logique effroyable d’un capitalisme ultralibéral qui ne sait s’arrêter. C’est bien pour cela qu’il ne durera plus longtemps, à en croire des Pablo Servigne et autres "collapsologues". Le Pape lui-même, dans sa récente encyclique, dénonce le progrès indéfini et le marché sans règle comme des mythes de la modernité.

Les limites ne seraient-elles pas faites pour être transgressées ? Tel est bien notre rêve prométhéen. Certaines, il est vrai, doivent l’être, parce qu’elles ne sont plus au service du projet d’humanité. Mais il y en aura toujours et il en faudra toujours. La "faute originelle" consiste précisément à n’en voir que le côté négatif, à considérer les règles comme ce qui nous empêche de vivre et non ce sans quoi nous ne pouvons vivre. Elles ne sont en effet pas une brimade, mais une chance. Le vers alexandrin a des règles très strictes, mais que ne permet-il pas de dire ! Et les berges ne conduisent-elles pas le fleuve à l’océan ?

Dernier livre : Quel homme pour demain ? (Ed. Fidélité, 2015)

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