La Rai et le mafieux, une interview honteuse

Fallait-il permettre à un mafieux condamné, fils du dernier et cruel "capo dei capi", de s’exprimer devant des millions de téléspectateurs à la télévision ? Le débat fait rage en Italie. Opinion.

Contribution lecteur
La Rai et le mafieux, une interview honteuse
©DR

Une opinion de Giuseppe Santoliquido, politologue et écrivain.


A ujourd’hui la mafia, cela peut être tout et rien, d’ailleurs les homicides et les trafics de drogue ne sont pas son apanage." Cette déclaration a été tenue il y a quelques jours sur le plateau de "Porta a porta", la principale émission d’approfondissement politique et culturel de Rai Uno, première chaîne de télévision publique d’Italie. Depuis lors, la polémique ne cesse d’enfler. Journaux, magazines, réseaux sociaux et autres médias se divisent sur l’opportunité d’accorder une tribune aussi importante, dans le cadre de la présentation d’un livre, à un individu condamné pour association mafieuse. Et qui, de surcroît, n’est autre que le fils de Toto Riina, le dernier vrai "capo dei capi", le plus cruel des dictateurs de l’histoire de Cosa nostra, le Seigneur de Corleone qui a commandité, entre autres horreurs, le lâche assassinat des juges Falcone et Borsellino.

Pour combattre la mafia

Pour une partie importante de l’opinion publique, de la classe politique et de la magistrature il s’est agi d’un affront à la mémoire des victimes. En aucun cas, reprochent-ils, il ne fallait inviter un tel personnage à s’exprimer devant des millions de téléspectateurs. Pour d’autres, par contre, dont les principaux dirigeants de la Rai et Bruno Vespa, le présentateur de l’émission, ne pas recevoir le jeune Riina aurait relevé de la faute professionnelle car le métier de journaliste, avancent-ils, exige que l’on se frotte au diable pour chercher à en comprendre le fonctionnement. "Pour combattre la mafia, il faut la connaître , justifient-ils , et pour la connaître il faut l’écouter parler."

Banalisation du mal

Ce dernier argument, nous semble-t-il, peut tout à fait être retenu. Car, en effet, on ne combat pas le mal par la censure. Mais bien en opposant à ses coups de boutoir le bouclier de la dignité. De la rigueur morale. En outre, les exemples sont légion de rencontres journalistiques avec des criminels et des dictateurs. De grands écrivains en ont fait de même. Aussi, poser la question en ces termes est réducteur. Et, pire encore, terriblement hypocrite. De nombreuses chaînes de télévision et de nombreux journalistes étaient en concurrence, nous le savons, pour s’entretenir avec Salvo Riina. Le problème, en ce qui nous concerne, ne portait donc pas sur la nécessité de le recevoir mais bien sûr les modalités de l’interview. Car en acceptant d’évoquer uniquement le sujet de son livre - ses relations personnelles avec sa famille - sans jamais aborder la question de la mafia et de ses horreurs, les dirigeants de la chaîne publique ont contribué, dans une époque qui le produit en quantité industrielle, à une dangereuse banalisation du mal.

Certes, un fils ne peut répondre des crimes de son père. Et l’on ne peut exiger de lui qu’il le fasse. Mais le laisser déclarer, à la manière d’un invité quelconque, sans contredire ses mots courtois et pleins de bons sentiments, "je suis orgueilleux de mon père et n’ai pas à juger de ses actions, quelles qu’elles aient été" ou "mon père est un chef de famille comme un autre, qui m’a transmis de belles valeurs" , cela ne revient-il pas à laisser percoler l’idée que la famille mafieuse est une entité normale, peut-être un rien différente dans sa manière d’assurer sa subsistance ? Cela ne consiste-t-il pas à laisser croire que la dévotion et la solidarité familiales, comme le prétend le fils de ce monstre sanguinaire que fut Toto Riina, sont plus fortes que tout ? Même de l’indignité morale de la barbarie ? Cela n’instaure-t-il pas une forme pernicieuse d’équivalence des valeurs, de mythification de la délinquance ?

Une interview honteuse

Or l’Italie est pauvre. Il faut oser le dire. La crise n’a jamais été aussi aiguë. Un nombre incalculable de travailleurs sont payés entre 3 et 6 euros de l’heure. Quand ils sont payés. Le chômage touche près d’un jeune sur deux. La croissance est inexistante. Dans un grand nombre de régions, les services publics et la sécurité sociale n’ont plus les moyens de fonctionner. De prendre soin des administrés. L’échec et l’absentéisme scolaires atteignent des chiffres vertigineux, surtout dans le sud de la péninsule. Dans ces circonstances, la criminalité et l’attrait pour une prise en charge de type mafieux, quelle qu’elle soit, ne peut que croître à l’ombre de l’impuissance du monde politique. Dans ses atermoiements. Dans les compromissions de certains dirigeants, politiques et culturels, compromissions souvent dictées par de médiocres calculs électoraux, ou de petit profit à l’image de cette interview honteuse. Cela, nous ne pouvons le tolérer. Il est donc de notre devoir, à nous autres journalistes, écrivains, politiques et citoyens honnêtes, de répéter inlassablement que tout ne s’équivaut pas. Contrairement aux apparences. Tous les choix ne sont pas bons à faire. Tous ne peuvent se justifier au nom de l’amitié. Des liens familiaux. De la misère sociale. De la discrimination. Les criminels ne sont pas des êtres humains. Mais des monstres qui avancent masqués. Dans les faubourgs de Naples ou de Palerme (comme dans certains quartiers de Molenbeek ou de Paris sous la bannière de l’Islam, une partie des mécanismes étant également de nature mafieuse). Leur prêter oreille ou bienveillance est une gigantesque preuve d’abomination morale. Et un terrible aveu de faiblesse critique. Parce que l’omertà et le respect mafieux ne sont en aucun cas un antidote efficace aux bavardages stériles d’une classe dirigeante impuissante à panser les plaies sociales.