Nous ne sommes pas des prêcheurs du divin !

Le statut de professeur de religion n’est pas véritablement considéré et encore moins lorsqu’on est professeur de religion islamique. J’en ai assez d’entendre parler de l’absence supposée d’impartialité dans notre travail. Opinion.

Contribution externe
Nous ne sommes pas des prêcheurs du divin !

Une opinion d'Ikram Ben-Aïssa, professeure de religion islamique.

Le statut de professeur de religion n’est pas véritablement considéré et encore moins lorsqu’on est professeur de religion islamique. J’en ai assez d’entendre parler de l’absence supposée d’impartialité dans notre travail.

Jeune professeure de religion et vivant les changements actuels de ce cours obligatoire (1) (oui rappelons-le et, plus encore, rappelons qu’il s’agit du seul cours inscrit au sein de la Constitution !), je me rends compte que le statut de professeur de religion n’est pas véritablement considéré et encore moins lorsqu’on est professeur de religion islamique. Quel dommage. Pourtant, avec ma petite expérience, je me rends compte à quel point il reste nécessaire. Alors donc, au regard de certains, nous, les professeurs de religion, ne sommes que des prêcheurs du divin… Mais quelle vision erronée !

Spécialiste, pas imam !

De formation universitaire, je suis spécialiste de l’islam. Les différentes leçons que je propose aux élèves présentent toutes, en fin de chapitre, une longue bibliographie scientifique sur les questions abordées. Des thématiques comme le vivre-ensemble et les libertés individuelles sont à la base des approches présentées durant le cours par le prisme d’une religion, certes, mais aussi en montrant les limites de celle-ci.

Les questions de l’euthanasie, la peine de mort ou encore l’avortement, évoquées parfois comme des sujets délicats à débattre avec les élèves par des professeurs de religion, ne le sont en réalité pas du tout. Bien au contraire, il s’agit justement d’évoquer les incohérences d’une idéologie religieuse, les cas particuliers de ce qui intègre le concept de "la règle et l’esprit de la règle" mais surtout et encore la liberté de conscience. Et il faudra aussi souligner la liberté de croire ou de ne pas croire !

Donner mon avis ? Mais pourquoi donc enseigner une religion imposerait à l’enseignant, plus que pour une autre matière, de mélanger l’analyse et la présentation impartiales de l’apparition d’un phénomène religieux dans l’histoire du monde avec ses opinions personnelles ? Rappelons tout de même que ce cours est ouvert à tous et que, si la majorité de ses étudiants sont de confession musulmane, il n’empêche que les tendances et visions sont multiples (d’où l’intérêt d’avoir un cours basé sur des faits historiques et sur une analyse large ainsi qu’ouvert à la pluralité des opinions) et que des élèves qui ne sont pas de confession musulmane sont également présents. Très jeune enseignante dans ce domaine, j’en ai déjà assez d’entendre parler de l’absence supposée d’impartialité dans notre travail. Car celui-ci a été d’une importance capitale durant cette année difficile.

Aborder l’actualité avec recul

Malheureusement, le contexte des attentats en France et en Belgique n’a apporté qu’interrogations et craintes chez les élèves, mais aussi parmi les professeurs. La question reste la même : "Que se passe-t-il ?" Si certains collègues ont pu évoquer quelques aspects de ce qui se déroulait, c’est bien au cours de religion islamique que la crise au Moyen-Orient et en particulier en Syrie a été abordée, avec scientificité, prise de recul et, surtout, avec méthodologie. Cela en étonne certains ? Des présentations dans d’autres classes ont aussi été effectuées par la spécialiste que je suis. Un vide qui a été comblé mais qui est certainement toujours vide dans les autres écoles (non, la scientifique que je suis ne peut accepter qu’une pièce de théâtre puisse expliquer les réalités complexes de l’actualité).

Résultats ? Des élèves beaucoup plus avertis, qui comprennent la situation mais aussi la vision biaisée (et démontée durant le cours de religion islamique car c’est aussi à cela que sert ce cours) des extrémismes. Si le cours de citoyenneté tend vers cela, je dois avouer que c’était déjà le cas dans notre programme de cours.

Mélange et débats

Le futur cours de citoyenneté comporte quand même un aspect positif : les élèves seront mélangés et la pluralité des compétences des professeurs de religion et de morale (oui, je pense qu’au lieu de se dénigrer les uns les autres, il serait bon de continuer à travailler ensemble) permettra à ces jeunes d’avoir des réflexions et des présentations de qualité tout au long de leur scolarité. Il s’agit également d’un espace où ces questions et les réflexions des jeunes sont débattues et posées dans un cadre : celui de la citoyenneté et du vivre-ensemble.

Il faut s’en rendre compte : les élèves sont des futurs électeurs et l’actualité qu’ils observent sans être décryptée par des spécialistes pourrait (et c’est déjà le cas) les attirer vers des partis d’extrême droite. A bon entendeur.

(1) Dans l’enseignement officiel, un cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté sera introduit dans les horaires des classes primaires en septembre prochain (une des deux, voire les deux heures actuellement consacrées au cours de religion ou à l’EPA - le "cours de rien").