La mondialisation brutale: du retour de manivelle à la riposte

Comme le démontre l’actualité récente, la mondialisation suit la dynamique profonde du capitalisme occidental : il faut toujours plus de profits. Cependant, en unissant ses forces, l’Europe pourrait cesser de subir et tirer son épingle du jeu. Opinion.

La mondialisation brutale: du retour de manivelle à la riposte
©Blaise Dehon
Contribution externe

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madriaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.


Comme le démontre l’actualité récente, la mondialisation suit la dynamique profonde du capitalisme occidental : il faut toujours plus de profits. Cependant, en unissant ses forces, l’Europe pourrait cesser de subir et tirer son épingle du jeu. 


La fermeture de Caterpillar, l’optimisation fiscale d’Apple en Europe et la tentative d’établir, avec le TTIP, "un marché intérieur transatlantique" sont trois exemples des dérives d’une mondialisation mal maîtrisée. Un Conseil d’administration à Peoria (Illinois) supprime d’autorité 2 500 emplois directs, et 6 000 autres indirects chez les sous-traitants, provoquant une hémorragie salariale et fiscale en Wallonie. Apple assure son immunité fiscale de la part du gouvernement irlandais, soit 13 milliards d’euros aux dépens des autres Etats européens, en contrepartie de 6 000 emplois à Cork. Le TTIP vise fondamentalement à aligner le modèle européen sur le modèle américain de manière à faciliter de telles stratégies d’entreprises américaines vis-à-vis des PME, des travailleurs et des contribuables européens.

Le résultat est que la mondialisation, pourtant porteuse de progrès économique et d’une convergence Nord-Sud sans précédent, est aujourd’hui rejetée par les citoyens occidentaux. Le cas américain est emblématique : alors que l’Amérique a été la championne et, avec la Chine, la première bénéficiaire de la mondialisation, l’opposition au libre-échange est le seul dénominateur commun des programmes de Clinton et de Trump. Quelle peut donc être la riposte européenne ? Repartons des trois dernières décennies qui éclairent la problématique actuelle.

La dynamique du capitalisme

La mondialisation continue de l’économie répond à la dynamique profonde du capitalisme occidental - mais dorénavant aussi asiatique - toujours en quête de profits plus élevés à travers de nouveaux débouchés, de marchés du travail moins chers et de nouvelles technologies. Mais, avant tout, les firmes oligopolistiques, qui sont principalement américaines, cherchent à renforcer leur pouvoir mondial de marché, source première de leur hyper-rentabilité face à leurs concurrentes européennes.

Les trente dernières années ont connu une accélération puissante de cette évolution séculaire, à travers la révolution télématique et les containers, la libéralisation du commerce et de l’investissement internationaux, et le passage à la chaîne globale de production ou de valeur. Les firmes globales, jouant sur la chute des coûts de communication et de transports, répartissent en effet les stades de production de leur produit final à travers le monde : les fonctions nobles (conception, RD, finance, marketing et stratégie) se concentrent dans les "clusters" des économies les plus avancées (districts industriels en marge de parcs scientifiques) de type Silicon Valley ou Route 128, tandis que la transformation des matières premières, l’usinage, l’assemblage et la logistique de distribution et de service après-vente se distribuent dans le monde entier.

Du coup, le gros du commerce international se fait au sein des entreprises (intra-firme) et porte sur les composants et pièces détachées. Il en résulte une intégration industrielle (manufacture et services) à l’échelle du monde qui est génératrice d’une interdépendance sans précédent. Celle-ci s’avère un frein pour le protectionnisme, mais aussi une source de vulnérabilité : un séisme ou une crise politique peut rompre la chaîne de valeur avec des conséquences très lourdes pour les entreprises et les économies concernées.

Conséquences de la globalisation

La globalisation de la production a trois conséquences : d’un côté, elle abaisse le seuil d’industrialisation pour les pays pauvres et a ainsi facilité le rattrapage de l’Asie, singulièrement de la Chine. De l’autre, elle a, concurremment avec le progrès technologique, accru les inégalités de revenus et de patrimoines, notamment entre capital rentier et travail peu qualifié dans nos pays, et déplacé une partie de nos classes moyennes vers l’Asie. Enfin, elle fixe une hiérarchie entre les économies soumises à l’arbitrage des investisseurs internationaux. Certaines monopolisent les segments de production à haute valeur ajoutée, en mettant en œuvre des stratégies d’excellence en matière de systèmes d’éducation et de recherche, d’infrastructures, de services publics; d’autres en sont réduites à des stratégies de moins-disant salarial et fiscal pour attirer des activités d’usinage, d’assemblage et de logistique. Cette bataille se livre au niveau des territoires, Etats ou régions, acculés à la compétition pour l’investissement étranger. Soit dit en passant, la Wallonie ne tire pas assez vers la première stratégie.

Les réponses pour ne pas subir

La première réponse constituerait pour l’Europe, prise en étau entre l’Amérique et la Chine, à se réindustrialiser en se dotant enfin de groupes industriels et financiers transnationaux, de champions européens qui font cruellement défaut, car il n’est pas de modèle social possible sans une base industrielle et technologique propre. Car si l’Amérique domine par sa triple capacité technologique, financière et militaire, les avancées de la Chine dans l’espace, l’aviation et le numérique et bientôt le nucléaire, en font déjà un concurrent redoutable. La combinaison d’un marché complètement unifié et d’une politique industrielle assurant une préférence aux firmes européennes, notamment dans le secteur de la défense préalablement unifié, corrigerait le déséquilibre actuel.

Deuxièmement la mise en concurrence des Etats face aux multinationales doit être encadrée par des règles sur le commerce loyal, la fiscalité, la finance, la gouvernance d’entreprise. L’Europe dont la vocation est de tracer la route d’un développement durable pour le monde serait en mesure de réconcilier une forme civilisée de capitalisme avec la démocratie en imposant aux grandes firmes globales qui opèrent chez elle une gouvernance d’entreprise (en ce compris la représentation des travailleurs et des limites aux rémunérations patrimoniales des grands patrons) et une fiscalité proprement européennes.

Enfin l’Europe doit prendre toute sa place dans les "commanding heights" de l’économie mondiale (instances multilatérales de l’OMC, du FMI et du Climat, G7 et G20), cohérente avec son poids, mais surtout porteuse d’une philosophie spécifiquement européenne, libre de l’emprise excessive des groupes d’intérêts américains représentés par Washington. Aucune raison de subir, il faut s’unir !


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