Faut-il laisser son petit garçon s'habiller en tutu?

Sur Facebook, une mère américaine défend le choix de son enfant de trois ans et demi de porter des tutus. Une publication partagée plus de 60 000 fois! Faut-il appeler à davantage de compréhension et de tolérance? Ripostes.

Entretiens : Baptiste Erpicum
Faut-il laisser son petit garçon s'habiller en tutu?
©Facebook

Sur Facebook, une mère américaine défend le choix de son enfant de trois ans et demi de porter des tutus. Une publication partagée plus de 60 000 fois! Faut-il appeler à davantage de compréhension et de tolérance?


Oui

Christine Sbolgi, mère de jumeaux, accueillante et chargée de la santé communautaire au sein de la maison médicale Globule.

" Quand une petite fille joue au football, on va s’écrier qu’elle est dégourdie. Mais quand un petit garçon met une robe, on crie au scandale. Ce n’est pas normal ! "


Quelle a été votre réaction, en tant que mère, en découvrant le post, sur Facebook, de cette Américaine qui défend le choix de son fils de porter des tutus ?

J’ai surtout été très heureuse que cela suscite de nombreuses réactions en faveur de la tolérance et la compréhension. D’autant plus que je suis moi-même concernée par cette question, puisque j’ai des jumeaux, dont un petit garçon qui met des robes de princesse, des colliers, des boucles d’oreilles… Il aime bien cela, mais il veut surtout faire comme sa sœur, je crois.

Vous voulez dire qu’il veut aussi être "belle" et recevoir des compliments ?

Tout à fait. Quand ma fille descend le matin, habillée dans sa petite robe, avec ses petites couettes, je ne peux m’empêcher de lui répéter qu’elle est si mignonne. Mais, quand mon petit garçon enfile son short, j’ai moins tendance à m’extasier. Or c’est injuste. Je ne voudrais pas que mon fils se sente moins valorisé que sa sœur. Et puis, il y a autre chose : tous les enfants sont actuellement fascinés par le dessin animé de la Reine des neiges. Cependant, les vêtements à l’effigie de cette héroïne sont uniquement destinés aux filles. Pour ma part, quand mes enfants m’ont demandé de leur en offrir, j’ai cherché un compromis, et j’ai acheté un T-shirt rose de la Reine des neiges à ma fille et une casquette bleu pâle pour mon fils.

Est-ce que, comme le raconte cette Américaine, vous avez été vous aussi confrontée à des gens qui réagissaient vivement à l’accoutrement de votre fils ?

Oui, récemment, dans un grand magasin, un homme a lancé à mon fils qu’un garçon ne devrait pas mettre du vernis à ongle. Mon fils d’à peine quatre ans n’a pas compris, il a regardé l’homme bizarrement. Sinon, aux gens qui s’interrogent gentiment sur ses choix vestimentaires, je leur fais part de la réflexion suivante : quand une petite fille joue au football, on va s’écrier qu’elle est dégourdie, mais, quand un petit garçon met une robe, on crie au scandale. Ce n’est pas normal. En fait, il y a beaucoup moins d’interdits pour les filles que pour les garçons…

Mais ne faut-il pas tout de même poser des limites à un moment ou à un autre ?

Oui, je suis obligée de mettre des limites, et je ne trouve pas cela facile. Si j’ai par exemple laissé mon petit garçon aller à une réunion de famille en déguisement de princesse, j’ai refusé de lui acheter des sandales de filles. J’étais allé faire des courses avec mes jumeaux, et c’est vrai qu’il y avait des tas de petits souliers roses avec des brillants par ci par là, splendides. Pour un enfant qui aime ce qui est beau, cela paraît sans doute plus attirant que les gros godillots de mecs. Mais bon, j’ai dû dire non à mon fils, parce que c’est un garçon, et je trouve cela dommage.

On a vraiment l’impression que vous voulez éviter de frustrer votre fils, n’est-ce pas ?

Oui, on doit apprendre très tôt aux petits garçons ce qu’ils ne peuvent pas faire. Et cela comporte son lot de frustrations, des frustrations qui marquent l’inconscient. Or, moi, je n’ai pas envie que faute d'avoir pu mettre une robe à quatre ans, mon fils veuille en porter à vingt ans.


Non

Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, docteur en psychologie, professeur émérite à l'Université catholique de Louvain.

" Si l’on encourage toutes les fantaisies, on va créer une société sans repères. Vous pouvez dire que je suis un vieux ringard, mais, selon moi, il faut mettre les limites quelque part. "


En tant que pédopsychiatre, quels conseils donneriez-vous aux mères dont le petit garçon veut porter des vêtements de fille ?

C’est complexe comme question, mais il est certain qu’avant un certain âge - plus ou moins vers quatre ans et demi -, l’enfant ne se rend pas compte que ses choix vestimentaires ont un quelconque rapport avec une orientation de genre. Si les petits garçons veulent porter une robe, des colliers, du vernis… c’est simplement qu’ils trouvent ça joli, manifestant de petites fantaisies. Je dirais donc que la majorité des parents devraient rigoler une bonne fois, et puis, dire à l’enfant : " Non, tu es un garçon et un petit garçon ne s’habille pas comme cela. " C’est une façon de remettre l’enfant dans un certain ordre culturel, où il y a une conception définie du masculin et du féminin.

Que pensez-vous dès lors de cette mère qui défend publiquement, sur Facebook, le choix de son fils de trois ans et demi de porter le tutu ?

Ce qu’il se passe, c’est que de loin en loin, un parent prend son enfant en otage, donnant à son choix, jusque-là assez vague, une signification qu’il n’a pas, qu’il s’agisse de marquer une préférence sexuelle, un mélange des genres, ou une espèce de droit individualiste absolu, comme si l’on devait manifester ce que l’on est, à peu près n’importe comment, pourvu qu’on ne ressemble pas aux autres.

Vous voulez dire que les parents instrumentalisent leur enfant ?

Tout à fait, les parents se mettent à militer à travers l’enfant, à l’exhiber, pour prouver à la société soit qu’on peut être un transgenre ultra précoce soit qu’on peut être quelqu’un de super original très jeune. D’une certaine façon, les parents désirent alors (et ce, peut-être inconsciemment) que l’enfant continue sa petite affirmation de soi, pour résoudre un problème personnel, voire faire le buzz. Ceux-là, vous les repérez vite sur Facebook ou dans les médias…

Une telle situation risque-t-elle d’influencer le développement de l’enfant ?

Sans doute, les petits enfants vont faire ce qu’il faut pour continuer à plaire à leurs parents, en l’occurrence porter une jupe pour les petits garçons. Ils vont se crisper dans leur comportement, et à un certain moment, leurs idées vont tellement se brouiller qu’ils tendront toujours à représenter un individualisme forcené, ou bien ils décideront même de changer de sexe.

A vous entendre, il faut très vite guider intelligemment les choix de l’enfant, quitte à restreindre ses possibilités de choix ?

Si un petit garçon qui porte un tutu ne fait rien de mal, si une petite fille qui se maquille, ce n’est pas dramatique, je ne vois pas l’intérêt à encourager ce genre de comportements, allant dans le sens d’une anarchie de plus en plus grande où, seules, subsisteraient des petites ponctuations individualistes. C’est un peu à l’extrême ce que je vous dis, mais si on encourage toutes les fantaisies, on va créer une société qui n’est plus une société : vous rencontrerez dans la rue un homme qui sera allé se faire couper un bras chez le médecin, et qui portera des vêtements tout à fait farfelus, juste parce qu’il en aura envie. Quel intérêt ? Vous pouvez dire que je suis ringard, mais ce serait tout simplement le bordel. Moi, je crois qu’il faut mettre les limites quelque part.


C’est votre avis

Nous en avons débattu sur lalibre.be, hier. Voici quelques extraits:

"Ce qui me scandaliserait, c’est que l’on interdise à ce petit garçon de manifester sa sensibilité et son goût pour ce qu’il trouve joli, en toute simplicité. La sensibilité est, à mon sens, la plus précieuse des qualités humaines. D’autant plus à protéger dans un monde où les brutes voudraient à nouveau nous imposer leur pouvoir. Bonne chance à ce Petit Prince sensible de la photo." (Claudine Lenoir) 

"Petit aussi mon fils a voulu ‘des trucs (soi-disant) de filles’ (jouet, vernis, bijoux). J’ai laissé faire. Mais je lui ai aussi expliqué que les gens risquaient de faire des réflexions… et je lui ai donné les contre-arguments." (Nathalie Jongen)  

"Un garçon en robe, vous avez déjà vu cela vous ? Il faut être complètement fêlé ou magistrat, moine, avocat, pape, comitard, St-Nicolas, magicien… ou Lambique lorsqu’il dort…" (Cholo Pat)