Le temps est supérieur à l'espace

Contribution externe
Le temps est supérieur à l'espace
©wim robberechts

Une opinion d'Eric De Beukelaer




Je reste consterné par la pauvreté intellectuelle de l’argument soi-disant progressiste qui m’est régulièrement servi dans des débats éthiques : "On vit tout de même au XXIe siècle !"



Dès sa première exhortation apostolique "Evangelii Gaudium" (2013), le pape François osa un propos inédit : "Le temps est supérieur à l’espace". Il expliqua : "Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces" (n°223). L’idée mérite qu’on s’y arrête. L’espace se déploie dans le mental. La matière - du point de vue des atomes qui la composent - est un amas d’énergie en interaction. Notre cerveau, cependant, saisit le réel par classification. Ainsi sont distinguées distances, catégories et formes. En quelque sorte, le mental "spatialise" le réel pour le rendre intelligible. Il en va de même dans le domaine éthique. Notre pensée classifie l’agir, distinguant le bien du mal. Il est heureux qu’il en soit ainsi. Sans la boussole intérieure du mental, nous n’agirions qu’en fonction de "l’air du temps". Ainsi, je reste consterné par la pauvreté intellectuelle de l’argument soi-disant progressiste qui m’est régulièrement servi dans des débats éthiques : " On vit tout de même au XXIe siècle ! " Je réponds à chaque fois : "Et alors ? Cela n’interdit pas de poser un regard critique sur les évidences du moment. Ce qui semble naturel à une époque, n’en est pas pour la cause justifié." Heureusement donc que la raison humaine nous ancre dans un espace de valeurs qui résiste au temps et aux modes.

La "spatialisation" conceptuelle peut néanmoins devenir un piège : si je confonds le mental et la réalité, j’en viens à considérer l’existence comme la reconquête d’un espace idéal et figé, que le temps dégrade. Ce fut le cas du philosophe Platon et de ses émules. C’est aussi la réaction des traditionalistes de tous genres - religieux ou politiques. Ils pleurent le "bon vieux temps" et tout changement leur paraît une perte. Pour eux, le temps devrait s’arrêter et la morale être de marbre. C’est ici que la réflexion du Pape prend tout son sens : "le temps est supérieur à l’espace". Le temps rythme l’écoulement de la vie. L’humain est temporel. Seul un cadavre cesse de vieillir et donc d’évoluer. En morale, cela signifie que - si notre mental classifie les actes humains, en distinguant les actions bonnes et mauvaises - le sujet concret est un pèlerin, un voyageur qui prend du temps pour se trouver. Ainsi, le chrétien chemine en se convertissant sur les sentiers d’un Royaume présent mais futur, où rien n’est jamais acquis. Celui qui se croit arrivé a perdu le chemin.

C’est ce que le pape François rappela en 2016 - au terme de deux synodes sur la famille - dans "Amoris Laetitia" : "En rappelant que "le temps est supérieur à l’espace", je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Eglise une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent." (n°3) Ceci explique la pastorale circonstanciée que le Pape prône face aux situations familiales que la morale catholique classifie comme "irrégulières" : "Sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour ouvrant la voie à la miséricorde du Seigneur qui nous stimule à faire le bien qui est possible". Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Eglise attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, "ne renonce pas au bien possible, même si elle court le risque de se salir avec la boue de la route." (n°308)

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