Le Noël de M. Trompeur (CHRONIQUE)

Contribution externe
Le Noël de M. Trompeur (CHRONIQUE)
©Kevin Dooley (CC)

Une chronique d'Eric De Beukelaer.


Conte de Noël. Où le vieux Léon, qui fit trembler les bien-pensants, se retrouve grabataire, abandonné de tous avec, pour seuls compagnons, sapin en plastique, crèche et aide-soignante.

Le pire, c’est l’odeur que dégage cette négresse." Affaissé dans sa chaise roulante, Léon Trompeur contemplait - l’œil mauvais et la lippe baveuse - Ida, l’aide-soignante congolaise, qui patiemment lui reboutonnait la chemise. S’il ne pouvait parler ni se mouvoir depuis ce maudit AVC, il gardait toute sa tête - ça oui… Et il enrageait.

Lui, le "beau Léon" - tribun de ces dames et bon client des médias. Lui qui avait fait trembler les temples de la bien-pensance, en rappelant - le verbe haut et la voix rauque - quelques vérités bonnes à dire et pas faciles à entendre par tous ces adeptes du politiquement correct. Lui, le président-fondateur du parti des Vrais identitaires organisant l’étanchéité naturellement territoriale - en abrégé "Violent".

Ah, les belles années ! Lorsqu’il pouvait éructer d’aise contre l’emprise de la juiverie financière apatride. Avant que sa rage - et la force qu’il y puisait - ne change de cible. Avec ses compagnons, qu’est-ce qu’il s’était marré en organisant les fêtes de la fierté nationale, sentant bon la bière et le boudin. "Ni couscous, ni Coran, ni babouches !" Pas très recherché comme slogan - lui avait-on dit. Mais diablement efficace. Ces idiots de conseillers en communication ne connaissent rien au peuple.

Léon Trompeur, lui, avait suffisamment traîné dans les bars et les bouges pour bien le sentir - le peuple. Il faut parler aux passions. Réveiller les instincts. Et l’instinct dicte de se méfier de toutes ces élites diplômées, engoncées dans leur costume-cravate. Tels ces eunuques qui rôdent autour de son crétin de fils. Et dire qu’il avait été fier de voir Léon junior s’intéresser à la politique. Marcher dans les pas de son père. Qu’est-ce qu’il l’encourageait quand l’étudiant revenait avec un cocard, suite à une bagarre avec quelque chochotte démocrate.

Mais voilà… Le jeune Léon avait grandi et pris goût au pouvoir. Le patriarche - ainsi que ses compagnons de lutte de la première heure - s’étaient lentement mais sûrement vu pousser vers les bords de l’estrade. "Il faut prendre du recul", lui glissait-on. "De la hauteur", ajouta-t-on. Foutaises ! A peine nommé à la tête du parti et voilà que le junior et ses mignons en changèrent le nom et la charte, "afin de capitaliser sur la vague ascendante des sondages". "Sa" formation s’appelait désormais Véritables Indépendants orchestrant l’ordre national - en abrégé "Violon". Quelle farce !

Comme toujours, Léon refusa de se soumettre. Une fois de plus, il monterait aux barricades et dénoncerait l’imposture. Mais un soir de noire colère, alors qu’il crachait son ressentiment à la face du rejeton renégat, en un éclair son corps le trahit.

Depuis, le voilà en chaise roulante, devenu incontinent et incapable de la moindre expression. Avec un fils ministre, qui ne vient plus le voir. Même un soir de Noël. Et pour compagnons, un sapin en plastique, une crèche et une aide-soignante - noire de surcroît. Quelle indignité…

L’enfant ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans. Intimidé, il venait d’entrer dans la pièce. "Viens dire bonjour au Monsieur, mon chéri", lui glissa sa mère. "Non !", fit le gamin de la tête. Avant d’ajouter à voix basse, mais Léon entendit : "Il pue le pipi." Le visage d’Ida se figea. Elle planta son regard dans celui de son fils et dit d’une voix lente, mais impérieuse : "Ne dis plus jamais cela de toute ta vie - tu m’entends ? Seuls les démons parlent ainsi. Quel que soit son état ou sa faiblesse, un être humain mérite d’être traité avec respect."

Léon Trompeur les contemplait - l’œil humide et la lippe baveuse. Quelque chose de profondément enfoui semblait vouloir remonter à la surface de sa conscience. Machinalement, son regard se posa sur la crèche.


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