Dies natalis, une naissance pour un monde nouveau

Loin de rassurer ceux qui sont endormis, la fête de Noël réveille notre espérance et nous met à l’œuvre pour faire advenir le monde nouveau.

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Contribution externe

Une opinion signée Armand Beauduin, prêtre et théologien.

Loin de rassurer ceux qui sont endormis, la fête de Noël réveille notre espérance et nous met à l’œuvre pour faire advenir le monde nouveau.

La fête bat son plein. Les sapins se dressent sur les places et dans nos maisons. Les guirlandes éclairent nos villes. Les marchés de Noël drainent les foules. Le père Noël a succédé à st Nicolas. Le cercle de famille se resserre autour des enfants. "Il ramènera le cœur des pères vers les enfants et le cœur des enfants vers leurs pères." Tout cela n’est pas rien mais ce n’est pas encore ou ce n’est plus la Nativité. Une mémoire s’est effacée pour céder la place aux étourdissements de la société de consommation, pas pour tout le monde, hélas. Ce n’est pourtant pas dans le bruit que se fait entendre la Parole mais dans le silence de la nuit. Avoir ou être, that’s the question.

Quand le soleil est à son plus grand déclin, quelle fête de le voir apporter à nouveau avec chaleur et lumière le retour du printemps. L’arbre toujours vert nous est témoin de la permanence de la vie dans le retour des saisons. A y regarder de plus près, il y a cependant loin de l’assurance de l’arbre toujours vert à l’espérance de Noël, un événement dans l’histoire.

L’ancienne fête du Sol Invictus

Ce fut le génie d’un pape contemporain de la christianisation de l’empire d’avoir choisi au creux de l’hiver un anniversaire de la naissance de Jésus au moment où la lumière reprend vigueur. L’ancienne fête du "Sol Invictus", que Constantin avait vénéré à Trèves, était baptisée pour devenir une fête chrétienne, "soleil levant qui vient nous visiter". Jusque-là, la foi des chrétiens avait son centre de gravité dans la fête de Pâques, moment d’un passage, d’une liberté affranchie des puissances de mort. Cette foi se dira aussi désormais dans la fête de Noël, moment d’une visitation surprenante.

Le premier récit évangélique, celui de Marc, nous avait raconté le chemin de l’homme qui marche, saisi de l’esprit de Dieu et de l’urgence d’un royaume de justice et de paix. Il va vers ses frères et sœurs comme il va vers Dieu et vers son accomplissement. Les évangiles de l’enfance ultérieurement déplacent les accents de deux manières. D’abord Matthieu et Luc nous font voir dans l’enfance de Jésus, chacun à sa manière, ce qui ne se révélera que plus tard. Chez Luc, la proximité avec les pauvres et les exclus, le cœur de sa mère transpercé, le maître des docteurs de la Loi qui se doit aux affaires de son Père. Chez Matthieu, l’étoile qui brille pour des sages dans le lointain Orient, l’homme qui menace le pouvoir des tyrans, menacé lui-même au nombre des enfants innocent. Ils font ainsi voir celui qui va jusqu’au bout de sa destinée, là où Dieu se manifeste. Par suite, l’histoire de l’homme avec Dieu est déclinée comme une histoire de Dieu avec les hommes. Une théologie de l’incarnation se greffe sur celle de la rédemption, un dieu qui nous libère en épousant notre condition, élevée ainsi au-dessus de toute insignifiance. Mais qui sait se mettre à la place de Dieu pour raconter une histoire de son point de vue ? Un saut dans l’inconnu de Dieu, une audace de la foi du croyant qui cherchant Dieu en vient à découvrir que Dieu l’avait cherché en premier. L’homme en quête de Dieu ou Dieu en quête de l’homme ? "Au commencement était la Parole et la Parole s’est faite chair", a récapitulé Jean le Théologien.

Briser la fatalité

L’initiative du pape Sylvestre n’était pas sans risques. Que le printemps succède à l’hiver, que se perpétue le cycle des saisons, ce n’est pas un événement, c’est le retour perpétuel des mêmes choses. Nihil novi sub sole. De quoi nourrir le sentiment d’une fatalité qui pèse sur nous et qui peut aller vers la résignation ou, pire, le cynisme. Temps cyclique ou temps fléché ! Le récit évangélique dans la foulée du récit biblique nous parle d’un événement unique, tel que le monde n’est plus le même après qu’avant. Un événement peut-il changer le cours de l’histoire, la fatalité de l’alternance de la violence et de ses répits, de la loi du plus fort et de ses revanches ? Notre réalisme résiste à l’admettre tant l’Evénement nous provoquerait à l’espérance et à la responsabilité sur notre histoire et notre condition, tant elle devrait nous faire sortir de notre sommeil. Et pourtant l’histoire a connu de tels événements au tournant axial imprimé par Socrate, Bouddha, Confucius et les prophètes de Juda… Ils nous ont fait découvrir ce que nous ne connaissions pas avant eux.

L’histoire d’un rabbin

Me vient un conte hassidique, rapporté par Elie Wiesel; il racontait l’histoire d’un rabbin d’Europe centrale. Les gens venaient lui dire : le Messie est arrivé. Le rabbin de regarder par sa fenêtre et de voir le spectacle de la rue. Tout était comme avant, les passants vaquaient, chacun à ses affaires. Non, dit-il. Il avait raison le rabbin, le Messie n’était pas venu. S’il était venu, rien n’irait plus comme avant. Sauf que…

Une nouvelle naissance

Comment mieux honorer la naissance d’un enfant, que de l’accueillir comme un événement unique, une divine surprise, une promesse ? Ses parents le mettent au monde pour qu’il reproduise le même destin, agisse selon leur projet sur lui ou pour que vienne avec lui un monde autre ? "Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de la vie" (Khalil Gibran). Sans doute, peut-il arriver que la promesse ne soit pas tenue, avalée par l’histoire des générations précédentes pour la répéter au lieu de la conduire plus loin. L’enfant de Marie et de Joseph s’est fait, lui, reconnaître par l’urgence d’une espérance et l’invention de l’improbable. A la surprise déconcertée et douloureuse de sa famille, il a répondu à un appel qui venait de plus loin, il est allé vers sa propre destinée. Ferment dans la lourde pâte, il nous ouvre une destinée qui dépasse ce que nous pouvions imaginer et désirer. La naissance de Bethléem n’est rien si elle n’est promesse pour chacun d’une nouvelle naissance. Nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu s’il ne naît par une seconde naissance de l’Esprit. Dies natalis de la nuit au jour.

Notre fête peut paraître bien pâle et bien usée si chaque année nous nous distrayons ou nous étourdissons pour une parenthèse dans les rigueurs de l’hiver. Ce sera une tout autre fête bien plus joyeuse encore si, loin de rassurer ceux qui sont endormis, elle réveille notre espérance et nous met à l’œuvre pour faire advenir le monde nouveau.

Joyeux Noël !