Véronique Sousset, avocate: "Un homme ne se réduit pas à son acte, aussi terrible soit-il"

Monique Baus
dsfb
©Tina Merandon/signatures

Comment peut-on défendre un monstre? Une "avocate du diable" française écrit avec son cœur le récit de son expérience. Sur les chemins sordides d’un dossier épouvantable, la dame relève en plus le défi de nous redonner foi en l’humanité. Un choix étonnant de plus pour cette personnalité engagée, revenue depuis à son premier métier : directrice de prison. Entretien.


En juin 2012, vous êtes commise d’office pour défendre un père meurtrier de sa fille de huit ans après des années de coups et de brutalités. Le livre dans lequel vous racontez cette instruction est sous-titré : "Défendre un homme que l’opinion considère comme un monstre." Pourquoi avoir accepté de défendre ce client ?

A la base de ma décision, il y a mon engagement d’avocate et l’idée de ne pas choisir mes causes, d’être "au service de". Je suis fille de fonctionaires dans le social, j’ai la notion de service public chevillé au corps. Cet engagement fait sens par rapport à mon éducation et je ressens également une très grande fierté de pouvoir faire quelque chose qui va à contre-courant de la pensée dominante. C’est dans mon tempérament : je n’épouse pas forcément les causes communes ni les idées faciles. J’aime bien quand il y a de la complexité. D’abord parce que j’aime aller chercher et essayer de comprendre, et ensuite parce que je crois que c’est cela qui enrichit la vie.

Vous dites aussi, quelque part dans le livre, que vous vous engagez "par défi". On voit quand même que vous en payez un certain prix dans la vie de tous les jours. Etait-ce difficile de garder votre équilibre ?

J’ai vécu l’affaire à 100 %, de façon entière, c’est vrai. Il est parfois difficile de se départir d’histoires aussi fortes. Une expérience comme celle-là ne peut qu’avoir une influence sur la façon dont vous vivez et percevez les choses. L’essentiel est de ne pas vaciller, de ne pas perdre la foi en l’homme.

Justement. Il est clair qu’au-delà de cet homme, c’est l’Homme que vous défendez et, en l’occurrence, votre foi en lui. Y a-t-il eu un vrai risque de la perdre ?

Ce que je défends, c’est l’idée qu’un homme ne se réduit pas à son acte, aussi terrible soit-il. Il y a toujours une part d’humanité derrière. Modestement, en tout cas dans des affaires pénales douloureuses comme celle-ci, l’avocat est peut-être là pour permettre aux jurés d’aller à la rencontre de cet homme, de savoir qui il est et, donc, qui ils vont condamner. Il n’était pas fou, il a été reconnu responsable de ses actes et il se présente comme un monstre. Alors, quel est mon rôle ? Certainement pas d’excuser. Plutôt de faire comprendre par la connaissance de cet homme.

Vous écrivez : "Un homme-monstre qu’il va falloir rendre normal." Pourquoi ? Pour le rapprocher de nous ? Mais dans quel but ?

A un autre endroit, je cite Hannah Arendt et son concept de banalité du mal. Dans les années ‘70 déjà, les expériences bien connues de Milgram ont montré à quel point un homme ou une femme ordinaire peut, dans un contexte particulier, être poussé à des gestes effroyables. Nicole Malincoli l’a écrit également (dans "Vous vous appelez Michelle Martin" où elle raconte sa rencontre avec la compagne de Marc Dutroux) : il y a une part de monstruosité en chacun de nous qu’on a la chance, par l’éducation, la civilisation, là où on est né, de pouvoir tenir à distance. Qu’est-ce qu’un homme normal ? Cet homme que j’ai défendu était déjà tout cabossé par la vie. Cela n’excuse bien sûr rien. Mais cela permet peut-être de comprendre. Et j’aime bien ce jeu d’ombre et de lumière. Car nous sommes tous faits des deux.

Vous dites "comprendre"... Comprenez-vous que cela puisse choquer parmi les proches des victimes ? Comprendre signifie-t-il excuser aussi ?

Pas du tout non. C’est ce qui est parfois mal compris dans l’opinion publique. La défense ne consiste pas à trouver des circonstances atténuantes mais, au contraire, à permettre aux jurés de condamner à une juste peine. Oui il a fait, oui il est coupable mais, justement, parce qu’il va être condamné, voici qui il est. Comprenez bien : une juste peine, pas une peine juste. Car il n’y a bien sûr pas de peine juste pour la mort d’un enfant.

Quelle est votre définition d’une juste peine ?

Redonner à l’homme sa dignité rend également de la dignité à la victime. Je le sais parce que j’ai aussi été avocate de victimes. D’ailleurs, je ne perds jamais la victime de vue, quel que soit le côté où je me trouve, parce que c’est bien sûr à elle que l’on doit justice. Concernant la peine, une juste peine est une peine utile. L’objectif est double : punir et prévenir. La prison est alors l’instrument d’une réadaptation possible.

Et vous parlez de ce que vous connaissez bien puisque vous êtes directrice d’établissement pénitentiaire (vos années d’avocate constituant un break de quatre ans dans une longue carrière en prison). En fonction de votre expérience, vous y croyez toujours comme instrument de réadaptation ?

La prison ne peut pas être qu’un lieu de relégation, sinon elle rate son objectif. Il y a un temps nécessaire à la punition, oui, mais la prison ne peut pas être que cela. Elle peut être utile., si la peine est une juste peine. Le temps de la prison doit alors permettre au condamné de comprendre quelque chose à la trajectoire qui l’a conduit là, et (j’espère et j’y travaille !) de sortir différent qu’à son entrée. Il y a la possibilité de devenir quelqu’un d’autre, de s’amender.

Dans votre livre, et dans le dossier que vous y racontez, vous argumentez énergiquement contre la prison à perpétuité. Cette conviction est-elle spécifique à cette affaire ou générale ?

Je m’interroge effectivement concernant la perpétuité. Si on est dans des cas psychiatriques où la dangerosité perdure, la société ne peut pas prendre de risque. Il faut évidemment être responsable. Mais s’il n’y a pas de trouble grave de la personnalité mais des trajectoires complexes, on peut essayer autre chose. Dans la situation que je décris dans mon livre, en tout cas, je ne trouvais pas que la perpétuité soit une juste peine.

Encore une chose. Votre livre s’achève sur un poème. "Privé de liberté, il ne pourra plus…" Suit la liste des choses très concrètes interdites à chaque prisonnier. Cet homme vous a touchée, non ? Comment qualifier ce que vous avez ressenti pour votre client ?

Pas d’affect, non. Il ne peut pas y en avoir. On défend mal quand il y a de l’affect. C’est pourquoi il est essentiel de garder une colonne vertébrale solide pour respecter le serment d’avocat. Chaque avocat fait la déclaration d’intention suivante: "Je jure d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité." Tout y est, c’est magnifique, non ? C’est beau mais je ne dirais pas que c’est facile à respecter. Donc, ni tendresse ni affection, certainement pas. Je parlerais plutôt d’une rencontre singulière. Ni plus, ni moins. J’ai toujours maintenu une distance. Avec l’épilogue dont vous parlez, j’ai voulu rappeler ce que c’est que d’être privé de liberté. Tous ces petits gestes du quotidien ordinaire qu’on n’a plus quand on est en prison…


Qui est Véronique Sousset?

Son parcours. Véronique Sousset naît à Quimper (Bretagne) en 1973. Après ses études de droit, elle intègre l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire puis entame, tout logiquement, une carrière de directrice de centre pénitentiaire. A Caen (pour sa première affectation, 427 détenus dont 80 % de délinquants sexuels) puis Brest et Rennes. A 35 ans, elle choisit de faire une parenthèse. Elle se met en disponibilité et décide d’exercer son métier d’avocate. C’est de cette époque que date l’expérience racontée dans son livre. Après quatre années de barreau, elle retourne en prison. Elle est toujours directrice d’établissement pénitentiaire à ce jour.

Sa phrase fétiche. Dans sa peau d’avocate, elle aime ponctuer ses plaidoiries d’une formule qui fait mouche : "La prison, je connais, j’en suis sortie il n’y a pas longtemps." Allusion à son autre métier de directrice de prison.

Son combat. Les choix et défis surprenants guident la vie de cette femme solitaire sans enfant. Entre autres causes, comme elle l’explique dans l’entretien ci-contre, elle s’oppose à la perpétuité. Ce fut le cas dans l’affaire relatée dans son ouvrage. Après trois années d’instruction et deux semaines de procès devant la cour d’assises de la Sarthe, l’homme a écopé de 30 ans de réclusion criminelle assortis d’une peine de sûreté de vingt-deux ans. "Nous avons échappé à la perpétuité", note-elle dans son livre.

Sa passion. Un avant-goût de son plaisir d’écrire transpirait déjà dans ses plaidoiries paraît-il émaillées de citations de grands auteurs. "Comment peut-on défendre cet homme ?" est son premier ouvrage. "Mais j’ai plein d’autres projets dans mes tiroirs", souffle-t-elle.


"Défense légitime - Le récit bouleversant d'une avocate". Ed. la brune au rouergue, sortie le 1er février 2017.