Etats d'âme avec l'archevêque Jozef De Kesel: "On ne naît pas chrétien, on le devient"

Francis Van de Woestyne

Dans cette rubrique, nous essayons de découvrir, dans l’âme de nos interlocuteurs, la ressource profonde, l’étincelle qui est à la base de la réflexion et de l’action. Nous ne cherchons pas la petite phrase choc mais une réflexion sur le sens de la vie, de la mort. Les premières rencontres furent des personnalités politiques belges (de Charles Michel à Emily Hoyos en passant par Paul Magnette, Olivier Maingain et Joëlle Milquet). Après Franz-Olivier Giesbert, journaliste et écrivain français, voici les "Etats d’âme" de l’archevêque de Malines-Bruxelles, Jozef De Kesel.


Comment est né votre désir de devenir prêtre ?

Je suis né à Adegem, près d’Eeklo. Nous étions neuf enfants. Mon père avait une petite usine qui fabriquait des tricots. Ma famille était chrétienne et pratiquante. Ma vocation est née lorsque je militais au sein de la JEC (Jeunesse étudiante catholique). Le mouvement était très lié à la paroisse : le vicaire était notre aumônier. J’ai appris à prendre des responsabilités dans ce mouvement de jeunesse. C’était à l’époque du concile Vatican II, cela m’intéressait beaucoup. A 18 ans, j’ai tout naturellement choisi de m’inscrire au séminaire, à Gand. J’étais le seul de ma classe.

Y avait-il déjà une crise des vocations ?

Non. Pas à ce moment-là, en 1965. Nous étions 33 en première année. Mais deux ans plus tard, la moitié des séminaristes a quitté : c’était les années 67-68 et les événements de France ont eu des répercussions chez nous aussi. J’ai fait mes candidatures à Leuven, toujours dans le système unitaire : une semaine en français, une semaine en néerlandais. Puis je suis parti à Rome pour terminer mes études de théologie dogmatique. Quand je suis rentré en Belgique, j’ai donné cours de religion dans mon collège, à Eeklo, et dans une école sociale à Gand. J’ai ensuite enseigné au séminaire de Gand puis à l’université de Leuven.

Que retenez-vous de ces années-là ?

On dit que j’ai été un bon professeur. C’est peut-être la période où j’ai été le plus heureux. Je donnais des cours et des conférences, notamment sur le renouveau de l’Eglise. C’était passionnant. Après, on m’a engagé au diocèse de Gand comme vicaire épiscopal. Depuis lors, je suis plutôt dans la gestion. J’ai ensuite été nommé responsable pour la théologie et la formation pastorale dans tout le diocèse. Mais bon, je ne suis pas malheureux maintenant… Ensuite, j’ai été évêque auxiliaire à Bruxelles. Ce fut un très grand changement de quitter une ville, Gand, que j’aime beaucoup, pour Bruxelles. J’avais un peu peur, je ne connaissais pas bien la ville. Mais tout s’est bien passé. Très vite, je me suis senti chez moi.

Vous avez eu des étapes plus délicates, lorsque vous êtes devenu évêque de Bruges… Vous avez dû gérer tous les dossiers de pédophilie liés à votre prédécesseur.

Oui, j’ai été désigné évêque de Bruges dans une période très difficile. Heureusement que la commission parlementaire a été créée. Le Parlement nous a beaucoup aidés. La plupart des faits étaient prescrits mais il fallait agir dans la transparence et la légalité.

Jusque-là, en effet, c’est la loi du silence qui régnait dans l’Eglise.

Oui, il faut le reconnaître. Il s’agit de cas survenus à la fin des années cinquante, début des années soixante. Beaucoup de prêtres concernés étaient décédés. Ils travaillaient dans des milieux fermés, des internats, par exemple, et exerçaient sur les jeunes un certain pouvoir. Certains ont cru qu’ils pouvaient tout se permettre.

L’Eglise se souciait beaucoup des prêtres, pas des victimes.

C’est exact. A l’époque, lorsque des problèmes survenaient, on déplaçait le prêtre concerné. Mais on ne pensait pas assez à l’enfant. On croyait que c’était fini. Il n’y avait pas d’accompagnement. Mais l’enfant restait là avec son traumatisme. J’ai vu toutes les victimes du diocèse de Bruges qui acceptaient de venir. Je les ai toutes écoutées. C’était le seul moyen de tourner la page. Si possible…

La page est-elle tournée ?

Elle est tournée. Pour autant que possible… Mais les blessures restent. L’Eglise a payé. Mais l’argent ne peut évidemment pas effacer les blessures. Nous en sommes conscients…

Cela pose la question du célibat des prêtres ?

Je ne le pense pas.

Vous avez assisté à une certaine sécularisation de la société. Les fidèles ne sont plus aussi nombreux…

On ne peut pas dire que les églises se vident. Certaines sont moins peuplées, d’autres restent très remplies. La société a beaucoup changé. Avant, la société était très chrétienne. Jusqu’à la Révolution française, on vivait dans une culture chrétienne. L’infrastructure dont nous avons hérité du passé correspondait à une société chrétienne. Toutes les églises ne peuvent pas être pleines. Depuis 1950, en Occident, la culture est sécularisée et pluraliste à la fois. Avec l’arrivée de l’islam, la culture est multireligieuse.

L’Eglise est-elle en crise ?

La crise, cela peut-être une notion positive, un "kairos", une chance de renaître. Dans une culture multireligieuse, il est important que l’Eglise chrétienne soit là, vivante. Non seulement pour les personnes chrétiennes ou en quête de sens. Mais aussi pour la société elle-même. L’Eglise n’est pas antimoderne.

L’Eglise a-t-elle pu s’adapter au monde ?

L’Eglise ne se situe pas face au monde. Depuis le concile de Vatican II, l’Eglise doit être dans le monde, non à côté de celui-ci. Pendant des siècles, l’Eglise chrétienne a eu une situation très confortable : elle exerçait sa mission dans un monde déjà chrétien. On sortait du bâtiment de l’église, on était encore dans l’Eglise. La société était religieuse. Ce n’est plus le cas. Les citoyens ont évidemment le droit de croire ou de ne pas croire. En christianisme, il n’y a pas de vraie foi sans liberté. Quand un chrétien adulte demande le baptême, la première question qu’on lui pose est : agit-il en toute liberté ? C’est pareil pour le mariage : si ce n’est pas un acte libre, cela ne vaut rien. On ne naît pas chrétien, on le devient. C’est la raison pour laquelle l’Eglise demande à chaque chrétien à Pâques, chaque année, s’il veut rester chrétien.

Quel est le sens de la fête de Pâques, aujourd’hui ?

Vendredi Saint et Pâques constituent ensemble les fêtes pascales. Bien sûr, Jésus a été vaincu. Confronté au pouvoir du moment, Il a été le plus faible. Mais cette faiblesse est la faiblesse de l’amour. Faiblesse de Celui qui ne s’impose pas. Faiblesse de Dieu qui est amour. Mais c’est de cette faiblesse et donc de cet amour que surgit la vie qui a vaincu la mort. Voilà pourquoi l’Evangile est profondément un message de joie et d’espérance. C’est la conviction que l’amour de Dieu tel qu’il s’est manifesté dans le Christ Jésus est plus fort que tout ce qui mène au néant et à la mort.

En Europe, certains Etats, au nom de la préservation du caractère chrétien de la société, adoptent des positions très dures, très hostiles à l’égard des réfugiés. Est-ce en contradiction avec le message du pape ?

J’assiste chaque année aux conférences épiscopales européennes. Je constate une différence entre les sensibilités. En France, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, on se retrouve dans la même sensibilité. A l’Est, on a connu la dictature et on rêve de reconstruire la société du passé, empreinte d’une culture chrétienne. Le christianisme est une grande culture. Je pense qu’il n’y a pas d’autres possibilités que d’accepter de tout cœur la modernité et donc le pluralisme religieux. Retourner dans une société où une seule religion serait dominante, cela n’est plus de notre temps. L’islam doit apprendre cela aussi : il doit se situer dans une culture moderne. Donc à la question : devons-nous aider les réfugiés ? Il n’y a qu’une seule réponse, c’est oui. C’est même un devoir. La véritable question est : comment ? Il est évident que les pays européens doivent faire plus, quand on voit à quels défis la Grèce et l’Italie sont confrontées.


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©BORTELS CHRISTOPHE



"L’Eglise sera moins grande qu’auparavant"

Quels doivent être les rapports entre l’Eglise et l’Etat ?

L’Etat est là pour garantir la liberté religieuse. La liberté de toutes les religions. La situation est dangereuse quand une religion est dominante : voyez la situation des chrétiens au Moyen-Orient. Ils vivent dans un pays musulman mais sont citoyens de deuxième rang. La grandeur de la modernité est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de citoyens de deuxième rang. Tous sont égaux. Notre volonté n’est pas de "rechristianiser la société" où seuls les chrétiens auraient droit de cité. Nous nous situons dans une culture moderne, pluraliste, dans le respect de l’autre. En même temps, c’est important que nous y soyons.

Comment voyez-vous l’évolution de l’Eglise ?

L’Eglise chrétienne restera dans la société mais elle sera moins grande qu’auparavant. Avant, on appartenait à l’Eglise parce qu’on était belge ou européen. Maintenant, on appartient à l’Eglise parce qu’on le veut. Cela dit, c’est toujours une grande joie quand quelqu’un découvre la beauté de la foi. C’est une grâce, dans le respect et la liberté de l’autre.

Votre discours n’est-il pas résigné, défaitiste ?

Non, je ne pense pas. C’est la réalité. Et ce n’est pas défaitiste. Il y a aussi différents degrés d’appartenance à l’Eglise. Chaque chrétien ne vient pas toutes les semaines à l’église. La pratique a changé. Mais elle reste importante pour un chrétien car le christianisme vit de ces rassemblements. Il faut bien sûr avoir un noyau.

Vous avez été marqué par le film "Des hommes et des dieux". Pourquoi ?

On y voit la présence d’une Eglise qui n’essaye pas de convaincre tout le monde mais qui est là, qui témoigne de sa foi. L’Evangile est une parole de grande humanité, de grand respect pour l’autre. C’est là une vision très contemplative de la foi, du monde chrétien. Les moines n’étaient pas enfermés, ils avaient un très bon contact avec la population locale. Je ne dis pas que l’Eglise doit devenir une communauté monastique. Mais pour moi, c’est une parabole sur l’Eglise de l’avenir : elle doit être présente au monde, partager les joies et les peines des gens d’aujourd’hui, avoir le souci des autres. L’Église ne doit pas s’occuper uniquement de ses propres affaires. Ce que Dieu veut, ce n’est pas seulement que l’Eglise soit présente, mais qu’elle soit un instrument pour humaniser le monde. L’Eglise ne trouve pas sa fin en elle-même, elle doit être au service du monde. Elle est pour le monde, comme le Christ est devenu homme pour le monde. Le rapport au monde est constitutif de l’Eglise.

L’avortement est revenu dans l’actualité. Souhaitez-vous que cet acte, auquel des femmes sont parfois contraintes, reste dans le Code pénal ?

Nous ne sommes pas pour l’avortement. Nous sommes pour le respect de la vie. La vie est quelque chose de très précieux. La vie est un mystère : il faut le respecter. Je pense aussi qu’il faut distinguer l’acte de la personne. Il ne faut pas condamner les gens qui sont acculés à recourir à cette pratique. J’ai rencontré des femmes qui ont dû s’y résoudre : c’est délicat. Mais je trouve très important de garder l’avortement dans le Code pénal. Il faut rester conscient qu’il y a une transgression. Cela ne peut devenir un acte médical comme les autres. Pour garantir le caractère humain de la société, il est important de garder cela.


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Bio express

17 juin 1947. Naissance à Adegem. Après des études au collège Saint-Vincent d’Eeklo, Jozef De Kesel entre au séminaire de Gand et termine sa formation au collège pontifical de Rome.

26 août 1972. Il est ordonné prêtre puis enseigne dans son ancien collège et ensuite à la KULeuven. Il présente, en 1977, une thèse de doctorat sur Jésus dans la théologie de Rudolf Bultman.

1992. Il est nommé vicaire épiscopal puis évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles. En 2010, il est promu à la tête du diocèse de Bruges dont il devient le 26e évêque.

6 novembre 2015. Il est nommé archevêque de Malines-Bruxelles. Le pape François le crée cardinal le 19 novembre 2016.