Pourquoi il faut maintenir l’obligation de vote

Pourquoi il faut maintenir l’obligation de vote
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Contribution externe

Une opinion de Guy Cossée de Maulde et Vincent Delcorps du centre Avec, association d'éducation permanente soutenue par les jésuites (2).


Ce n’est pas une pratique infantilisante mais une question de justice sociale : une personne = une voix. Voter, c’est aussi remplir un devoir : celui de contribuer à la bonne marche politique de la société dont je fais partie.


Comme toujours, il y a ceux qui râleront. Comprenons-les : le dimanche, ils ont foot. Ou Téléfoot. Ils doivent conduire leurs enfants au poney. Ou chez les scouts. Voire à la caté… Trouver du temps pour aller voter ? Ce sera compliqué. Il faudra s’organiser, se dépêcher. Ou alors, ils choisiront de décliner. Après tout, il paraît que l’on ne punit pas ceux qui ne se déplacent pas. Et puis, au fond, obliger les gens à voter, n’est-ce pas franchement dépassé ? Voilà un refrain qui revient. De plus en plus même. Pourtant, l’obligation de voter est un bien particulièrement précieux. Et voici pourquoi.

Une obligation qui date de 1893

En Belgique, l’obligation de voter ne date pas d’hier. Ni même du siècle dernier. C’est en 1893 que le législateur a estimé nécessaire de contraindre les électeurs à se rendre aux urnes. C’est la même année que la Constituante remplace le suffrage censitaire par le suffrage universel (masculin) tempéré par vote plural (1). Les deux événements sont liés. Catholiques et libéraux, alors les maîtres du jeu politique, craignent que cette modification du suffrage profite aux "extrémistes" - à l’époque, les socialistes. Ils pensent qu’en rendant le vote obligatoire, ils limiteront leurs pertes. Auguste Beernaert, le chef du gouvernement, ne s’en cachait pas : l’obligation se justifiait par le fait que "les modérés n’étaient pas naturellement enclins à prendre part à des élections, en sorte que les partis et candidats modérés gagneraient à ce qu’ils y soient légalement obligés". À côté de cet argument stratégique, un autre élément joue : pour que les votes reflètent clairement la volonté de la Nation, il convient que tous les électeurs se déplacent. Dès lors, rien de tel que d’instaurer l’obligation.

Arguments contre

Les décennies ont passé, et l’obligation est restée. Elle fait de la Belgique un cas très particulier : en Europe, seuls quelques autres États - le Luxembourg, la Grèce, la Bulgarie, Chypre, le Liechtenstein - ont instauré et maintenu cette obligation. Qui se voit toutefois régulièrement contestée. Pour ses opposants, le vote obligatoire serait infantilisant. Parce que contraints, les électeurs ne prendraient pas suffisamment la peine de s’informer des enjeux électoraux. Le vote obligatoire serait aussi antilibéral, contraire au principe de liberté des individus. Il inciterait également les candidats à ne pas suffisamment susciter l’intérêt des électeurs. Enfin, il aurait pour inconvénient de donner le même poids au vote de l’électeur qui voterait au hasard qu’à celui du citoyen averti.

Ces différents arguments sont sans doute bons à entendre, mais aucun d’eux ne nous semble décisif. Ils deviennent même carrément suspects lorsqu’ils sont invoqués par des partis qui, à en croire des sondages, auraient intérêt - électoralement parlant - à obtenir la suppression de l’obligation. Parallèlement, divers arguments plaident en faveur du maintien du devoir.

Une personne = une voix

Ce maintien se justifie tout d’abord pour des questions de justice sociale. Une personne = une voix. Cette magnifique opération se verrait gravement menacée par la suppression de l’obligation de vote. Surtout, à en croire diverses études, ce sont les personnes les moins favorisées qui se déplacent le moins lorsqu’elles n’y sont pas contraintes. Supprimer l’obligation de vote pourrait ainsi aboutir à une sous-représentation des plus précarisés et, sans doute aussi, à une moindre prise en compte de leurs intérêts. En filigranes, un risque : celui d’en revenir, dans les faits, au suffrage censitaire d’antan. Et de fragiliser une société déjà suffisamment fracturée.

L’obligation de voter amoindrit-elle vraiment l’intérêt pour la politique ? La thèse inverse se défend certainement ! Être obligé de voter, c’est se voir rappeler l’importance de la chose publique. Et sa propre insertion dans la société. Évidemment, le simple envoi d’une convocation électorale ne suffit pas. Et à différents échelons, un travail de sensibilisation et de pédagogie est nécessaire. De ce point de vue, le maintien de l’obligation serait problématique s’il amenait un certain nombre d’acteurs à ne pas prendre leurs responsabilités. Pensons aux partis et aux candidats, bien sûr. Mais aussi à l’école, aux médias ou au tissu associatif. Pour maintenir une démocratie vivante, ces différents acteurs ont un rôle-clé à jouer.

Liberté - obligation

Au-delà, parmi les réalités qu’il met en lumière, le débat entre "anti" et "pro" révèle deux conceptions de la liberté. Pour les uns, la liberté de l’individu est de faire ce qui lui semble bon pour lui, pourvu que ceci n’empêche pas les autres de faire ce qui leur semble bon pour eux. Voter ? Pourquoi pas ? Si je veux. Et tant que je n’empêche - ni ne force - mon voisin de voter. Les tenants de la seconde conception considèrent que la liberté d’un individu ne peut se vivre que dans la société dans laquelle il est inséré. Et dont il bénéficie largement - pensons seulement à l’enseignement, aux soins de santé ou à l’ordre public. Ainsi, la liberté n’est pas absence d’obligation : chacun a une responsabilité à l’égard de la société. Aller voter, c’est donc aussi remplir un devoir : celui de contribuer à la bonne marche politique de la société dont je fais partie.

À l’heure où d’aucuns dénoncent le fossé qui sépare politiques et citoyens, cette seconde conception mérite d’être défendue. En associant liberté et responsabilité, elle relie aussi l’individu à la collectivité, et participe à la construction d’une société plus soudée. Si l’obligation de vote n’est pas une formule magique, sans doute demeure-t-elle un instrument judicieux et précieux au service de notre démocratie.

Il restera donc à faire honneur à cet instrument, et à cette démocratie. Ce sera le 26 mai. Ce jour-là, nous vous invitons à voter. À droite, à gauche ou au centre. En compagnie de vos voisins, de vos enfants ou de parfaits inconnus. Allez aux urnes en voiture, à pied ou en poney. Mais allez-y. Et votez (2) !

(1) Dans le système de vote censitaire, seuls les plus riches avaient droit de vote. Dans le système de suffrage universel tempéré par vote plural, tous les hommes pouvaient voter, mais certains d’entre eux (principalement les plus riches et les plus instruits) disposaient de voix supplémentaires.

(2) Sur le sujet, voir encore notre analyse "Obligation de voter : pratique infantilisante ou atout pour la démocratie ?" sur www.centreavec.be