L'Occident doit mieux se protéger face aux cyberattaques

Contribution externe
L'Occident doit mieux se protéger face aux cyberattaques
©D.R.

Une opinion de Kimberly Orinx et Tanguy Struye de Swielande, respectivement chercheure-doctorante en relations internationales (UCL) et professeur en relations internationales (UCL).

Le cerveau humain est devenu le champ de bataille du XXIe siècle. Cyberattaques, manipulation des informations et cybersouveraineté : face à Pékin et Moscou, les pays occidentaux restent très vulnérables.

En mai 2019, le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg déclarait : "Plus nos infrastructures critiques seront protégées et résilientes, plus nos ennemis se concentreront sur l’esprit de nos sociétés." Cette phrase résume assez bien la complexité du cyberespace. En effet, celui-ci pose aujourd’hui trois défis majeurs : la vulnérabilité des infrastructures et des données, la guerre de l’information dans le cyberespace, et la cybersouveraineté.

Paralyser l’économie

Le premier, et probablement le plus connu, concerne la sécurité des infrastructures et par conséquent les dimensions physiques (ordinateurs, serveurs, routeurs, etc.) et logistiques (softwares, etc.) du cyberespace. Malgré les récents exemples de cyberattaques de type hard, les investissements restent, dans notre pays, insuffisants. Les risques que courent les infrastructures de nos ministères et entreprises sont souvent sous-évalués alors qu’une cyberattaque pourrait avoir pour conséquence la paralysie de notre économie. Parallèlement, et bien que les cyberattaques DDoS (Distributed Denial of Service) subies par l’Estonie en 2007 aient tout de même alerté la communauté internationale sur le potentiel du cyberespace, tout un pan du danger est souvent négligé.

Menaces à l’information

C’est sur ce dernier que reposent les deux défis suivants, souvent sous-estimés alors qu’ils touchent aux fondements de nos démocraties : à savoir la guerre de l’information dans le cyberespace et la logique de la cybersouveraineté défendue par la Chine. L’information est devenue un moyen pour déstabiliser les pays et en particulier les démocraties, aussi bien par des acteurs externes mais également de plus en plus internes. Pour nos sociétés de plus en plus connectées et considérées comme des "sociétés de l’information", les menaces à l’information sont devenues des menaces à ces sociétés. Bien que la manipulation de l’information ne soit toutefois pas un phénomène nouveau, des pays comme la Russie et la Chine ont pris conscience que la crise de confiance dans les démocraties ainsi que la rapidité de diffusion qu’offrent Internet et les réseaux sociaux, ouvraient de nouvelles opportunités. Comme le reconnaît le neuroscientifique Giordano, "le cerveau humain est devenu le champ de bataille du XXIe siècle". En s’appuyant sur des failles cognitives humaines comme le biais de confirmation (qui fait que nous avons tendance à privilégier les informations confirmant nos hypothèses) ou notre paresse intellectuelle naturelle qui consiste à ne pas exercer son esprit critique de façon systématique, la manipulation des informations à travers le cyber devient un moyen d’influence extrêmement dangereux en raison de la rapidité de diffusion de l’information. Ainsi, ce qui a changé n’est pas la façon dont réagissent nos cerveaux mais bien la quantité d’information à laquelle nous sommes exposés, la vitesse à laquelle elle se propage et la distance devenue quasi inexistante.

Guerre de la narration

On a ainsi pu observer des campagnes de désinformation orchestrées par la Chine à l’égard de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Or, nous perdons la guerre de la narration, en particulier sur les réseaux sociaux, car nous sommes vulnérables en raison de nos sociétés ouvertes et difficultés à toucher aujourd’hui les sociétés fermées. Encore plus inquiétant, comme le montre une étude récente de l’université d’Oxford (1), de plus en plus de partis politiques et agences gouvernementales dans les régimes autoritaires, mais également dans les démocraties, organisent des campagnes de manipulation pour influencer leurs propres opinions publiques.

Contrôler le système façon "1984"

Enfin, il y a un troisième défi, qui est la cybersouveraineté, projet défendu et promu par la Chine. L’idée sous-jacente derrière la logique de cybersouveraineté est de développer un système internet totalement fermé et contrôlé par les autorités et d’amener une souveraineté étatique dans l’espace cyber, à l’image du fameux ouvrage d’Orwell 1984. Afin de promouvoir son modèle, la Chine organise des conférences, telles que la World Internet Conference et des séminaires de plusieurs semaines organisés pour les journalistes et politiques étrangers pour encourager les pays à diffuser la vision chinoise et à promouvoir son système de cybersouveraineté. Ainsi, de nombreux pays en Afrique s’intéressent au modèle chinois. C’est aussi d’ailleurs un des enjeux de la Digital Silk Road, partie intégrante des Nouvelles routes de la Soie chinoises, qui comprend outre cette question de souveraineté, les questions liées à la 5G, les normes de télécommunication de demain et l’intelligence artificielle.

Les pays occidentaux à la traîne

Par rapport à ces défis, les pays occidentaux se rendent eux-mêmes vulnérables en adoptant une approche souvent trop cloisonnée du cyber, laquelle se concentre principalement sur la vulnérabilité de nos infrastructures et données, alors que Pékin et Moscou ont une vision intégrée du cyber, dans une logique de guerre hybride, dont nous ne mesurons pas les conséquences sur nos sociétés démocratiques. D’autant plus que leur approche rend la frontière entre paix et guerre extrêmement floue. Face aux stratégies de ces adversaires, l’approche occidentale se retrouve limitée tant dans l’aspect offensif que défensif. Au final, l’impact sociétal négatif sur nos sociétés démocratiques est colossal et ces dernières ne parviennent pas à trouver des réponses adéquates. Aussi nous paraît-il urgent de développer une stratégie intégrale et multidimensionnelle qui prenne en considération ces trois défis : cela demandera des investissements importants de la part des entreprises, du prochain gouvernement fédéral (en particulier en matière de défense et de renseignement), de la société civile et des universités. Toutefois, cette stratégie ne pourra aboutir que si les différents acteurs se parlent et se concertent afin d’utiliser les ressources et les moyens de manière intelligente et efficace.

(1) The Global Disinformation Order : 2019 Global Inventory of Organised Social Media Manipulation