Quand un marathon, aux côtés d’un inconnu, délivre une des clés du vivre ensemble

Contribution externe
Quand un marathon, aux côtés d’un inconnu, délivre une des clés du vivre ensemble
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Une chronique philo de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur

We are different but we run together était la devise du Brussels Airport Marathon qui a eu lieu le 6 octobre dernier. Ce dimanche-là, elle n’est pas restée un simple mot écrit sur un tee-shirt, car des milliers de personnes - coureurs, bénévoles, spectateurs - venant du monde entier, l’ont mise en pratique sous un ciel pourtant plombé par une météo plus qu’automnale. J’en ai moi-même vécu l’expérience.

Lors de ma course, j’ai rencontré un coureur d’origine espagnole, de nationalité belge et vivant aux USA. Nous ne nous connaissions pas, et nous ne nous reverrons probablement jamais, mais nous avons partagé nos foulées pendant la moitié du parcours, en nous soutenant mutuellement lors des moments de fatigue et en échangeant des conseils pour avancer en sécurité et parvenir au terme de l’épreuve.

Cette expérience, forte et sans doute inoubliable, m’a profondément questionnée. Et elle est loin d’être isolée. Je la vis régulièrement avec les personnes du club avec lequel je m’entraîne, et d’autres pourraient la raconter. We are different but we run together : cela est vrai et fait réfléchir. Pourquoi un inconnu, un étranger rencontré dans l’accomplissement d’un acte commun devient-il plus proche et plus familier ? Pourquoi l’accueillons-nous soudain naturellement comme quelqu’un de confiance, sans le réduire à ce qui le rend différent de nous et qui aurait pu susciter notre méfiance ? Qu’est-ce que cela révèle de nous et de notre agir ?

Sans doute, en premier lieu, cela révèle que nous sommes des êtres de lien, et que se passer de ce lien par peur de l’autre, différent de nous, n’est pas naturel, tant ce lien est constitutif de nous-même. Nous sommes en effet des vivants dont le lien avec autrui s’avère nécessaire depuis le premier instant de l’existence et sans lequel notre survie serait compromise. Si notre vie peut parfois nous induire à oublier cela, lorsque nous agissons le besoin de ce lien se manifeste à nouveau, car l’agir comporte nécessairement une sortie de soi et une ouverture à autrui et au monde qui nous entoure.

Et en second lieu, cela révèle que l’action est le lieu idéal dans lequel la relation à autrui, différent de soi, peut se tisser et s’épanouir. Car agir ensemble permet de rencontrer autrui sur le fond d’une commune passion et d’une commune humanité. C’est en faisant quelque chose avec les autres, en effet, que nous apprenons à mieux les connaître, hors préjugés et au-delà des différences qui peuvent nous séparer. Quand on se retrouve à courir ensemble en short et baskets, rien d’autre ne nous définit que la commune humanité à laquelle nous appartenons et le désir de l’exprimer en ce que nous faisons. La devise du Marathon de Bruxelles 2019 me semble alors une belle métaphore pour la vie de chacun, et pour celle de la société aussi.

À l’heure où la tentation du communautarisme et du repli identitaire refont surface, à l’heure où les différences de religion, de culture, de conditions de vie, semblent constituer des obstacles insurmontables au vivre ensemble pacifique, des milliers de personnes affirment, en un seul geste, ludique, sportif, emblématique, que la richesse de notre humanité réside dans nos différences parce que celles-ci, assumées dans un agir commun, attestent que nous partageons une commune humanité. "Nous sommes différents mais nous agissons ensemble", pourrait être alors la traduction de la devise du marathon.

Notre vivre ensemble pacifique ne sera sans doute pas le fruit d’une intégration obtenue grâce à l’élimination de nos différences. Il sera plutôt le résultat d’une intégration réalisée par la création d’espaces et de lieux où nous pouvons agir ensemble en apprenant, dans l’action, à nous reconnaître pour ce que nous sommes : des êtres différents mais partageant une commune humanité. Si l’intégration par le sport a déjà fait ses preuves, c’est sans doute parce que le sport permet à qui le pratique un certain dépouillement et oblige à trouver au fond de soi - et dans l’entraide commune avec ses coéquipiers - les ressources nécessaires pour mener à bien l’action, en découvrant ainsi la commune humanité qui nous relie les uns aux autres. Courir un marathon ou pratiquer un sport n’est pas au goût de tout le monde - et heureusement. C’est cependant une nécessité pour tous, et pour notre société elle-même, de construire ces lieux où, dans l’agir commun, nous puissions chacun à sa manière surmonter nos différences pour nous reconnaître en ce que nous sommes tous : des êtres humains partageant une commune humanité.

En photo, Eliud Kipchoge, premier homme à avoir couru le marathon en moins de deux heures.