Discours aux jeunes diplômés de l'UCL : pourquoi je ne suis pas d’accord avec Pedro Correa

Discours aux jeunes diplômés de l'UCL : pourquoi je ne suis pas d’accord avec Pedro Correa
©Vince
Contribution externe

Le fameux discours de cet ingénieur prononcé à l’UCLouvain stipule que les "jeunes" aspireraient à un monde moins consumériste. Certaines données laissent pourtant penser qu’il n’en est rien…

Une opinion de Pierre de Handschutter, ingénieur civil en informatique det gestion.

La Libre partageait la semaine dernière le discours prononcé par le docteur en sciences appliquées Pedro Correa lors de la cérémonie de diplomation de la nouvelle promotion d’ingénieurs civils de l’UCL. Beaucoup ont applaudi benoîtement sa prise de position, mais je ne suis pas de ceux-là. Pourtant, également fraîchement diplômé ingénieur, j’ai été interpellé par le message, qui résonne indubitablement comme une puissante invitation à la remise en question, mais certains points importants m’ont profondément troublé.

Disparités

D’abord, l’auteur perçoit une nette rupture entre "les deux générations antérieures" et "les jeunes" : tandis que les premiers auraient alimenté un monde égoïste, consumériste, méritocrate, les seconds seraient emplis de sobriété, de solidarité… Premier constat : pourquoi englober tous "les jeunes" dans le même moule ? Loin d’être uniforme, le groupe "des jeunes" souffre, au moins autant que les autres catégories d’âge, de disparités importantes en termes d’accès à l’éducation, de confort de vie, de valeurs, d’opinions politiques… Tirer de telles tautologies sur "les jeunes" me paraît donc assez hasardeux.

La véracité même de l’assertion mérite d’être remise en question : les jeunes seraient donc moins consuméristes et moins attachés aux avantages matériels que leurs aînés ? Certaines statistiques m’incitent au scepticisme : le taux d’équipement en smartphones, tout comme la fréquence de renouvellement de ceux-ci sont de loin les plus élevés chez "les jeunes". Par ailleurs, le salaire reste la principale préoccupation des "jeunes" dans le choix de leur premier emploi… Porter des espoirs si intenses sur "les jeunes" ne revient-il pas, de la part des générations précédentes, à faire aveu d’impuissance ou pire, de déni de courage ?

Un autre aspect perturbant est le suivant : l’hédonisme professionnel loué tout au long de la tribune est-il réellement compatible avec une société plus heureuse ? Dit autrement, la maximisation du bonheur individuel au travail, au travers d’un égoïsme libertaire, ne met-il pas en péril les notions d’intérêt général, de cohésion sociale, de tempérance ?

Enfin, M. Correa exhorte les jeunes à suivre de manière univoque leurs propres convictions, en ne prêtant plus garde, notamment, aux conseils des parents et professeurs (sic). L’expertise ne serait donc plus un élément déterminant, donnant l’illusion de suffisance à toute présomption au détriment d’un minimum de rationalité. Est-ce cependant souhaitable d’avoir des certitudes à 20-25 ans ? Je n’en suis pas si sûr… N’est-ce pas là une incitation à un certain manichéisme, à un biais a priori ? Est-on déjà capable à cet âge de percevoir la subtilité de l’immense complexité géopolitique, des macro-systèmes techn(olog)iques en réseaux ou des enchevêtrements économiques ? Pas pour ma part en tout cas…

Utopie béate

En conclusion, plutôt que de conjecturer sur une utopie béate consistant à croire en une redéfinition durable des règles du monde par une jeunesse supposée candide et d’esprit radicalement différent de celui des générations passées, ne miserions-nous pas plutôt sur davantage de pragmatisme, dans le juste respect de nos attentes respectives ? Sur une société consciente de la plus-value apportée par chacun de ses membres, et prônant la réhabilitation non pas d’idéaux individuels juxtaposés mais d’un réel projet pérenne de civilisation ?

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction