Femmes et politique : Sophie Wilmès n’est que le sommet de l’iceberg

Contribution externe

Une chronique de Catherine Xhardez, politologue.

Pour la première fois, la Belgique est dirigée par une femme. Mais Sophie Wilmès n’est que le sommet de l’iceberg.

Alors que les négociations pour former un gouvernement s’enlisent au niveau fédéral, le gouvernement Wilmès continue sa route, mine de rien. Cela fait 95 jours que, pour la première fois, la Belgique est dirigée par une femme. Depuis le 27 octobre 2019, Sophie Wilmès marque, quotidiennement, l’histoire du plat pays – dans des conditions difficiles d’affaires courantes et de gouvernement minoritaire. Cette première fois n’est pas passée inaperçue. Citée par le magazine Time mais aussi épinglée comme une des femmes les plus puissantes par le Forbes en 2019, sa nomination est le reflet de la montée en puissance des femmes en politique. Cependant, cette mise sous les projecteurs ne doit pas laisser dans l’ombre les phénomènes structurels et profonds qui contrarient encore la route des femmes en politique. 

Éclatantes et souvent remarquées, les premières fois ne sont que des premières pierres. En effet, la route vers l’égalité dans la sphère politique est pavée d’obstacles. En science politique, un champ entier est maintenant dédié à l’étude des interactions entre genre et politique. De nombreuses études explorent les tenants et aboutissants de la représentation des femmes en politique, démontrant combien il est encore difficile pour les femmes d’occuper une place dans l’arène politique. Les chercheuses et chercheurs ont mis en évidence les barrières systémiques que les femmes affrontent lorsqu’elles se lancent en politique. 

De fait, les systèmes électoraux, les partis politiques ou les quotas influencent fortement la probabilité que les femmes soient nommées candidates (1) et puissent faire leur entrée sur la scène politique. La recherche a pourtant démontré l’impact substantiel et symbolique que les femmes peuvent avoir lorsqu’elles arrivent à grimper les échelons. Par exemple, la présence des femmes en politique est bénéfique pour la transformation des rôles traditionnellement dévolus aux hommes ou aux femmes car elle normalise l’occupation de postes de pouvoir par des femmes (2).

En Belgique aussi, bien que forte en symbole et marquante, l’ascension de Sophie Wilmès aux plus hautes responsabilités n’est que le sommet de l’iceberg. Il avait déjà fallu attendre 1965 pour qu’une femme fasse son entrée dans les rangs de l’exécutif (3). Il aura donc fallu encore 54 ans pour qu’une femme en soit la cheffe. Combien ont trébuché durant cette période ? La route est longue (4), comme le démontrent ces quelques chiffres. Zéro : Le MR (et ses prédécesseurs) n’a jamais eu à sa tête une femme. Zéro : La Chambre des représentants n’a jamais été présidée par une femme. Zéro : Aucune femme en Belgique n’a jamais occupé les fonctions de Ministre de la Défense ou de Ministre des Affaires Étrangères. 

La leçon pour une meilleure représentation des femmes dans la sphère politique : il faut mettre en avant les premières fois mais aussi être attentifs aux deuxième, troisième, quatrième et énième fois. La première fois n’est pas un blanc-seing. C’est parfois seulement la sonnette d’alarme d’une absence trop longue. On devra surtout marquer d’une pierre blanche le jour où on ne devra plus compter les femmes premières ministres, présidentes de partis, ministres de la Défense ou des Affaires étrangères… car ce sera simplement évident et normal. Puisqu’il est encore l’heure des bonnes résolutions, que 2020 fasse voler en éclat les plafonds de verre et élargisse l’entonnoir afin qu’elle soit l’année des premières fois mais pas seulement.

1) Voir, entre-autres : Paxton, Pamela, Melanie M. Hughes, and Matthew A. Painter. 2010. “Growth in Women’s

Political Representation: A Longitudinal Exploration of Democracy, Electoral System and Gender Quotas.” European Journal of Political Research 49 (1): 25–52; Tripp, Aili Mari, and Alice Kang. 2008. “The Global Impact of Quotas: On the Fast Track to Increased Female Legislative Representation.” Comparative Political Studies 41 (3): 338–361.

2) Voir, par exemple, les travaux de Sarah Liu : Liu, Shan-Jan Sarah. 2018. “Are Female Political Leaders Role Models? Lessons From Asia.” Political Research Quarterly 71 (2): 255–269 ; Liu, Shan-Jan Sarah, and Lee Ann Banaszak. 2017. “Do Government Positions Held by Women Matter? A Cross-National Examination of Female Ministers’ Impacts on Women’s Political Participation.” Politics & Gender 13 (1): 132–162.

3) Marguerite De Riemaecker-Legot, Ministre de la Famille et Logement (1965-1968). En 1974, elle est aussi devenue la première femme Ministre d’État en Belgique.

4) Pour mieux comprendre la route des femmes belges en politique, voir l’émission « Un jour dans l’histoire : Femmes en politique, Femmes de Belgique » (La Première) du 14 janvier 2020 avec Cédric Istasse (CRISP).