Affaire Matzneff : ceci n’est pas un lynchage

Affaire Matzneff : ceci n’est pas un lynchage
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Contribution externe

Une opinion de Stéphane Lambert, romancier et essayiste.

A travers ces différents procédés que les défenseurs de Matzneff utilisent pour sauver leur idole, je vois encore à l’œuvre la même volonté d’intimidation des victimes pour qu’elles ne sortent pas de leur silence.

Pour avoir été sous l’emprise d’un prédateur pédophile pendant une année alors que j’avais dix ans comme je l’ai raconté dans deux de mes livres (1), je ne peux pas regarder l’extrait d’Apostrophes du 2 mars 1990, qui a mis le feu aux poudres sur les réseaux sociaux, sans ressentir un très grand malaise. L’arrogance, la suffisance et le contentement de soi dont Gabriel Matzneff y fait montre sont tout bonnement insupportables. Quant à la légèreté, pour ne pas dire la vulgarité, avec laquelle Bernard Pivot a abordé le sujet, n’en déplaise à la clémence de François Morel, elle était irresponsable de la part d’un journaliste d’une si grande notoriété à une époque où la pédophilie était déjà pénalement répréhensible. En évoquant le goût de Matzneff pour les "minettes" sur le ton de la plaisanterie, on dirait qu’il parle de simples objets sexuels et non de jeunes êtres en formation. Nous sommes pourtant en mars 1990, et non plus dans la folie débridée des années 70, ni dans l’antiquité grecque, nous sommes alors en pleine hécatombe du sida, nous sommes six années après l’histoire que j’ai vécue.

Inadmissible également, la cabale grossière et machiste de la part d’un cénacle littéraire ébranlé dans son entre-soi, dont a été victime Denise Bombardier après sa téméraire prise de parole dans l’émission. Bien que je reste prudent par rapport à un nouvel ordre moral inquisiteur, et souvent hypocrite, débarqué d’outre-Atlantique, et que je tienne à ne pas mélanger toutes les affaires ni à mettre tout le monde dans le même sac, bien que je m’oppose fermement à la délation publique et au tribunal populaire, et que je sois foncièrement attaché au droit de chaque personne incriminée de se défendre, bien que je revendique pour la littérature la fonction de peindre le vrai de la nature humaine à travers toutes ses nuances et que je serai toujours hostile à la censure, je ne peux que saluer la manière dont Denise Bombardier a brisé un silence ce soir-là sur le plateau d’Apostrophes, tout en désapprouvant le terme de "flétrissure" (altération de la fraîcheur, de la beauté) qu’elle a utilisée à propos des victimes – car ce n’est pas la victime qui est salie par cet abus, mais l’abuseur.

Un autre ravage : le silence

J’ai lu le livre de Vanessa Springora, et je peux m’imaginer ce que cette prise de parole lui a coûté, car au ravage de l’abus de pouvoir d’un adulte sur un enfant, un autre ravage, sournois et lancinant, vient se superposer : celui du silence dans lequel la victime est laissée et où elle doit quand même tenter d’avancer et de se construire à partir de ce chaos. Ce n’est pas chose aisée de rendre compte publiquement de ce genre d’affaire, on doit lutter contre d’incompréhensibles résistances intérieures que la société a instillées en nous pour nous maintenir dans le silence, on éprouve une sorte de culpabilité à oser raconter et dénoncer. Et lorsqu’on a enfin réussi à sortir cela de soi, on se retrouve face à une armée de mauvaises consciences qui ergotent sur la notion de consentement. Je connais parfaitement le mécanisme des histoires de pédophilie, je sais sur quels ressorts et quel déséquilibre s’appuie le prédateur pour créer ce phénomène d’emprise sur sa proie, je sais combien de décennies il faut pour parvenir à discerner et comprendre ce qui s’est passé, à mesurer, puis à dépasser les dégâts engendrés, je sais combien de temps il faut, après ce soi-disant apprentissage précoce de l’amour, pour se défaire de l’emprise, pour enfin prendre les rênes de sa vie, pour aimer vraiment, c’est-à-dire librement.

Si certains proches de Matzneff se sont empressés de prendre leur distance pour ne pas compromettre la vente de leur nouvel ouvrage, d’autres, aveuglés par l’admiration ou l’amitié qu’ils lui vouent, s’évertuent à le soutenir en utilisant des procédés malhonnêtes. Cherchant à discréditer la légitime attente de mettre un terme à sa trop longue impunité, certains parlent de "lynchage" ou encore de "populisme". C’est une vieille technique rhétorique très connue de contrer un adversaire en lui lançant à la figure ce genre de terminologie dont la force de frappe est censée automatiquement disqualifier sa requête. D’autres afin de détourner l’attention du fond du problème font volontairement des amalgames avec d’anciennes affaires littéraires avec lesquelles celle-ci n’a rien à voir. Les plus abjects vont jusqu’à reprocher aux victimes de ne pas avoir porté plainte. Faut-il leur rappeler que, parmi les victimes de Matzneff, se comptent des garçons philippins de 10-12 ans, et peut-être moins ? Ces garçons-là, dévorés par l’exploitation de la misère à des fins de jouissance sexuelle, quel a été leur avenir ? En ont-ils seulement eu un ? Comment auraient-ils pu prendre la parole ? A travers ces différents procédés que les défenseurs de Matzneff utilisent pour sauver leur idole, je vois encore à l’œuvre la même volonté d’intimidation des victimes pour qu’elles ne sortent pas de leur silence. C’est en se retranchant dans le déni et la perpétuation d’anciens systèmes nauséabonds qu’on fait prospérer le populisme, et non, comme ils veulent le faire croire, en abordant franchement le problème.

Criminel

Chercher à établir une vérité n’est une violence que pour celui qui ne veut pas l’entendre ni la reconnaître. Si la demande de justice dans le cas de Matzneff atteint une telle intensité, c’est qu’elle survient après des décennies de célébration et de soutien d’un criminel sexuel avéré. Le 26 février 2015, il était encore reçu en toute courtoisie sur le plateau de la Grande librairie où seul un court portrait rappelait brièvement son caractère "sulfureux" ("sulfureux" le fait d’abuser d’enfants ? les qualificatifs appropriés n’auraient-ils pas été plutôt "criminel", "irresponsable" ou "lâche") et se concluait sur cette formule pour le moins choquante dans sa volonté de minimiser les pratiques pénalement condamnables de l’auteur : "Gabriel Matzneff n’est pas un ange, mais c’est un écrivain, et c’est une raison suffisante de le lire." L’animateur de l’émission a "reconnu" que "cette invitation n’avait pas lieu d’être" car "l’auteur avait admis avoir commis des actes délictuels". Dommage de ne pas en avoir eu conscience avant car l’immunité notoire dont Matzneff a bénéficié tout au long de sa vie a probablement servi de caution aux agissements de plusieurs générations de pédophiles. On peut comprendre qu’un tel contexte suscite et accroît l’indignation. Matzneff ne paie pas, comme j’ai pu le lire ici ou là, pour une époque ou pour tous les autres : il paie pour ses actes illicites, pour son apologie de la pédophilie et pour son absence totale de remords.

Des dégâts irrémédiables

J’avais 17 ans très exactement la première fois où j’ai parlé de mon histoire. Sept années donc après les faits. Pendant ces sept années de silence, ma vie s’est totalement déconstruite. J’ai publié mon premier roman Charlot aime Monsieur à 22 ans. J’y racontais de l’intérieur comment l’enfant entrait dans l’emprise du prédateur, mais je n’accordais qu’une ligne à la fin du livre à ces 7 années de silence : "Pendant sept ans, Charlot se tait." Les dégâts irrémédiables qui se sont opérés pendant ces 7 années, je n’ai jamais pu encore mettre des mots dessus dans un livre. Quand je suis sorti du silence après ces 7 années, ma parole s’est heurtée aussitôt à un refus de l’entendre. Je n’ai pas évoqué ici le rôle des familles dans les histoires de pédophilie car ce n’était pas mon propos, mais il y a beaucoup de choses à en dire. Je ne pense pas que briser le silence soit incompatible avec l’acte d’écriture. Je pense même qu’écrire consiste justement à extraire le non-dit de sa poche d’ombre. La subversion en littérature ne réside pas que dans l’aveu (ou dans la fascination) de l’exercice du mal, elle est aussi du côté de ceux qui se délivrent de celui qu’ils ont subi.

(1) : Charlot aime Monsieur, Espace Nord, 2015 etMon corps mis à nu, Les Impressions nouvelles, 2013.