La nuance, une valeur en exil politique

Tenir bon face aux sophistes aux phrases-clés devient un combat permanent pour les défenseurs de la nuance.

Contribution externe
La nuance, une valeur en exil politique
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Tenir bon face aux sophistes aux phrases-clés devient un combat permanent pour les défenseurs de la nuance.

Une opinion d'Appaerts Baptiste, membre de la Conférence Olivaint s'exprimant à titre personnel.

Aujourd’hui, un avis n’a de valeur que s’il sait se restreindre à 280 caractères sur Twitter. C’en est fini des dissertations emplies de controverses, faisons place désormais au tout-puissant, et très court, message instantané. Bien que l’on puisse admettre que les plus grandes idées et principes qui régissent notre société se résument en une ou deux phrases bien construites, on ne peut toutefois oublier que ces concepts reposent sur des raisonnements longs et développés demandant des mois, voire des années de réflexion.

Mais pourquoi se plaindre ? C’est si facile de faire de la politique à coups de slogans et de citations. Banni soit celui qui ose développer ses idées sur plus d’une page A4, car plus il parle, plus on est sourd à ses dires, plus il écrit, plus nous sommes aveugles et nous avançons à tâtons dans un texte obscur. Au XXIe siècle, les textes profonds n’ont pour seule conséquence que ceux qui s’y risquent se noient dedans. L’ère du numérique a permis à chaque être humain d’avoir accès à des dizaines d’informations en même temps, empêchant celui-ci, au travers de cet embarras du choix qui nous concerne tous, de se plonger dans une véritable critique et étude d’une idée.

Aujourd’hui, un avis n’a de valeur que s’il est tranché catégoriquement. Nous y voilà ! Le temps n’est plus aux paroles, mais aux actes, nous dit-on, et les actes sont engendrés par des pensées simples et pragmatiques. Ce n’est peut-être pas aussi trivial. C’est la précipitation, fille de l’instantanéité, qui nous pousse dans nos retranchements et nous arrache des "pour" ou "contre" face à n’importe quelle situation idéologique ou politique sans se soucier du "mitigé" ou du "c’est-à-dire ?". On n’a plus le temps de s’expliquer ou de comprendre, on doit répondre. Puisqu’on nous propose un catalogue plein d’idées-types déjà pensées à notre place, nous n’avons qu’à cliquer et ne plus y penser.

C’est sans doute une raison qui explique la résurgence de l’extrême droite et du néofascisme au sein de presque tous les pays technologiquement développés. D’abord, il est tellement plus facile de sensibiliser et d’amener à sa cause des milliers de citoyens sur les réseaux sociaux à coups de tweets qu’au moyen d’une revue ou d’articles, fussent-ils même publiés en ligne. Les êtres humains n’ont jamais lu autant depuis l’apparition d’Internet, remplaçant cependant les idoles de la littérature par les stars du web. Faire de la politique, la plus simpliste et réductrice possible sur les réseaux sociaux est devenu le minimum vital pour un parti populiste. Ensuite, le format de ces différents supports biaise les discussions et rend impossible tout débat de fond. Tenir bon face à ces sophistes aux phrases-clés qui semblent si évidentes pour la majorité des citoyens devient un combat permanent pour les défenseurs de la nuance. Facebook est le terreau des arguments fallacieux et sa forme ne permet pas les développements nécessaires au débat contradictoire.

Enfin, et c’est sans aucun doute le point le plus important, ce sont des idées complexes qui gouvernent notre société et elles sont le résultat de processus de réflexion qui demandaient des débats, des thèses et bien plus que des solutions miraculeuses sorties de leur contexte d’un manifeste poussiéreux ou d’un pamphlet haineux.

Le renard du Petit Prince aurait peut-être dit de la nuance qu’elle était l’essentiel d’un discours, et, qu’impossible à voir avec les yeux et le cœur, elle se distinguait avec l’esprit à travers le travail de la langue et de la pensée contradictoire. Or, c’est peut-être là que se situe le problème, on n’ose plus ignorer, ou avouer que l’on n’est pas certain, voire même déclarer que l’on est sûr de n’être ni pour ni contre une idée.

Mais peut-être que cet article manque lui aussi de nuance. La nuance a sûrement ses vices qui lui sont propres pour que la situation actuelle la rejette à ce point. Trop souvent, elle a servi de prétexte à un enfumage politique et juridique pour mieux cacher la langue de bois de certains.

Quoi qu’il en soit, la nuance, une valeur en exil politique, se voit effacée de la majorité des discours construits et la réflexion cartésienne a disparu du paysage idéologique. La contemporanéité a bien des choses à apprendre quand on sait que "le regard moderne sait voir la gamme infinie des nuances", et ce n’est ni de Trump, ni sur Twitter, mais bien de Guy de Maupassant… dans un livre.