L’euthanasie pour "vie accomplie" ?

Contribution externe
L’euthanasie pour "vie accomplie" ?

Une opinion de Sophie Jassogne, collaboratrice scientifique à l'Institut de recherche santé et société (UCLouvain).

Une loi maintient un équilibre entre deux principes : les devoirs de soin des personnes et la liberté individuelle. L’euthanasie doit demeurer un ultime recours pour une personne malade, pas une première option.

Le 29 octobre dernier, La Libre relayait des propos se demandant s’il fallait ouvrir le débat sur l’euthanasie pour les personnes qui estiment que leur vie est accomplie et qui souhaitent y mettre fin. C’est le souhait de la présidente des libéraux flamands, Gwendolyn Rutten, qui relaie l’opinion d’une ancienne présentatrice de la VRT, Lutgart Simoens. À 91 ans, celle-ci estime qu’elle a suffisamment vécu et souhaite partir : "Ce que je veux, c’est pouvoir m’endormir paisiblement, en pleine possession de mes moyens, sans douleur, et avant que je ne décline physiquement et mentalement. Cela devrait être le droit de chacun."

Une réalité complexe

Le cas de figure d’une personne âgée qui a perdu le sens de la vie est connu des professionnels de la santé. Ce genre de demande - on souhaite mourir parce que l’on anticipe le danger, réel ou imaginaire, d’une souffrance à venir et/ou on estime que sa vie est largement accomplie - est bien expliquée par le Pr M. Desmedt (chef de l’unité des soins continus aux CUSL) : la douleur insupportable peut susciter une demande d’euthanasie, mais cette situation est rare. Elle ne représente qu’une faible proportion des demandes et des actes d’euthanasie. "Dans la plupart des cas, le malade désire mourir parce qu’il se trouve dans un état de détresse psychologique. Les mécanismes qui alimentent ce type de souffrance sont complexes. Les pertes qui jalonnent la vie d’un patient âgé y contribuent certainement : la perte de l’autonomie, de l’identité sociale… et finalement la perte de sens. Celle qui vide le présent, le passé et l’avenir de sa substance et finit par ôter tout espoir au malade. Chacune de ces pertes force le patient à faire le deuil de sa vie d’avant. Ce travail génère une souffrance morale intense qui peut s’accompagner d’un véritable état dépressif. Le désir de mourir devra alors être considéré comme une manifestation de cet état." (Gérontologie et société, 2002/2).

Le long travail des médecins consistera à décrypter chaque demande afin de s’assurer qu’elle ne dissimule aucun autre message que celui qu’elle porte en apparence. "Lorsqu’un malade exprime son refus de vivre par des paroles comme ‘Aidez-moi à mourir’, nous risquons, par une interprétation hâtive, de précipiter sa fin alors qu’en réalité il espère un soulagement de sa souffrance." Pour éviter cela, les paroles du patient doivent être reformulées et décodées. Si le traitement médicamenteux reste inefficace, le médecin devra se demander s’il est prêt à pratiquer une euthanasie.

La difficile définition du réel

En prenant la parole à 91 ans, Lutgart Simoens nous rappelle que la finitude est le grand souci de notre vie. Nous voulons lui donner du sens car, comme disait Heidegger, "nous sommes des êtres pour la mort" et chaque existence se temporise. "Tout est flux, tout est passage […] Moi à cette heure et moi demain, nous sommes deux." (Montaigne). Nous changeons et nous ne savons pas pourquoi. "La contemplation du temps est la clé de la vie humaine. C’est le mystère irréductible", disait Simone Weil. Nous n’avons pas la moindre expérience d’une autre vie permanente : "Que le temps ne puisse revenir en arrière, c’est là son grief. Le ‘fait accompli’ est le roc qu’il ne peut déplacer." (F. Nietzsche). La philosophie tente de rendre la vieillesse plus familière : "Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu ; c’est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible ; elle ne tuera plus qu’un demy ou un quart d’homme." (Montaigne, Essais, III, 13). Maîtriser la fin de sa vie, c’est gagner en liberté : "C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortit en moi plusieurs desirs et soins de quoi la vie est inquiétée, le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi." (Montaigne, Essais, II, 28).

Chez Montaigne, la vieillesse est presque une sagesse. Elle n’est pas seulement un fait biologique (il est mort à 59 ans), elle est aussi une figure symbolique, proprement humaine. Montaigne nous rappelle en effet que l’homme est créateur de sens : nous attribuons du sens aux âges de notre vie, à ce qui nous arrive. Il peut être positif ou négatif : Montaigne était plutôt optimiste, mais Nietzsche (très malade) évoquait la vieillesse comme une réalité terrible. Alors, bonheur ou désespoir ? Le sens que l’on donne aux choses est loin d’être simple, il est le plus souvent ambivalent. Quand il s’agit de ma propre expérience, je pénètre dans l’espace du sens et les éléments sont infiniment difficiles à définir. La vieillesse ne possède pas une signification identique pour tous : "Le sens ne se constate pas comme le fait produit par le regard scientifique. […] De même le non-sens n’est pas le simple inverse du sens, comme le blanc et le noir. En réalité, le non-sens est une espèce de sens, comme le blanc cassé est une espèce de blanc… On se situe maintenant à un niveau proprement humain de la vie des faits." (M. Dupuis, 2011). La vieillesse est-elle un obstacle ou bien une valeur positive ? Dans le domaine humain de l’évaluation, il est difficile de prétendre que quelqu’un a plus raison qu’un autre. "Quand il n’y a plus d’espoir", "quand la souffrance est trop forte"… Ces affirmations sonnent comme des faits indiscutables. Pourtant, ce sont des évaluations.

L’ultime recours

Lorsque Lutgart Simoens affirme qu’elle voudrait "pouvoir (s’)endormir paisiblement" avant de décliner, elle réclame un "droit", au nom de la liberté individuelle. Il faut entendre ses difficultés, la soigner si elle le souhaite. Cependant, sa demande ne peut pas devenir une catégorie supplémentaire dans une loi. Celle-ci doit maintenir un équilibre entre deux principes importants, les devoirs de soin des personnes et la liberté individuelle. En effet, l’euthanasie demeure un ultime recours pour une personne malade, pas une première option. L’interdit du meurtre tient par ailleurs son sens du devoir d’accompagnement, de soulagement et de soin du patient. Aider les personnes d’un très grand âge à survivre est au cœur de l’existence humaine ; le soin concerne en effet l’ensemble de la communauté et pas seulement les médecins. "Relation métaphysique par excellence", selon Emmanuel Levinas, au-delà des différences culturelles, le soin souligne que l’humain devient vraiment sujet lorsqu’il est l’objet de soins, qui nourrissent, protègent, guident, réconfortent et humanisent.