Contrôler des objets par la pensée : oui mais... l'homme restera-t-il maître de la programmation ?

Contrôler des objets par la pensée : oui mais... l'homme restera-t-il maître de la programmation ?
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Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur. 

Pour pouvoir commander un jour des objets par la pensée, il faudra d’abord bien comprendre comment une simple idée peut avoir un impact sur un objet.

Qu’il s’agisse de physique, d’astronomie ou encore d’anatomie, les théories d’Aristote ou de Descartes se sont révélées presque totalement fausses, et pourtant on continue sans cesse à faire référence à leurs travaux. Ce n’est pas vraiment une surprise, car l’apport des grands philosophes n’est pas tant dans les réponses qu’ils apportent aux questions qu’ils se posent, leur utilité réside surtout dans l’invitation qui nous est faite à poser les bonnes questions.

Et parmi ces interrogations millénaires de la philosophie, l’une se révèle d’une grande actualité, celle de la nature du lien qui existe entre le corps et l’esprit. Le débat est ancien mais il y a du nouveau, car des milliards sont investis dans les laboratoires pour essayer de faire communiquer le plus intimement possible un cerveau avec un ordinateur.

Pourra-t-on un jour allumer une machine à café simplement en y pensant ? Certains en sont convaincus. Ce serait même une très bonne nouvelle pour les victimes de paralysie en tout genre, qu’on pourrait ainsi soulager un peu, grâce à des "exosquelettes" construits sur mesure. Mais pour pouvoir commander un jour des objets par la pensée, il faudra d’abord bien comprendre comment une simple idée peut avoir un impact sur un objet.

Deux hypothèses incompatibles

Nous admettons tous posséder un estomac ou des oreilles, et nous reconnaissons également éprouver de la joie ou de la jalousie. Mais quels liens entretiennent ces deux entités que sont le corps et l’esprit ?

Concrètement, si je décide d’avancer mon pied, cela veut dire qu’une réalité immatérielle que j’ai à l’esprit - la volonté - est intervenue dans le monde matériel de mon corps pour le mettre en mouvement. Mais comment un mouvement mécanique peut-il être causé par une force qui lui est totalement étrangère ?

Autrement dit, quelle est la différence entre dire "je bouge mon pied" et dire "mon pied bouge" ? Deux thèses s’affrontent depuis longtemps.

Pour certains, la pensée est une production du cerveau, indissociable de son support. Pour d’autres, les idées ont une existence en tant que telles, indépendantes de tout cerveau. Les premiers sont appelés monistes car ils soutiennent que l’esprit et le corps ne font qu’un. Les autres sont qualifiés de dualistes car pour eux la pensée possède une nature complètement différente de celle de la matière. Les deux thèses apparaissent incompatibles.

Pour les monistes, tout ce qui existe - y compris les idées - est "matière", et peut donc être approché, voire étudié, par les scientifiques. Pour les dualistes par contre, la pensée n’est véhiculée par aucun médium, elle n’est dépendante d’aucun support, elle échappe complètement aux lois de la physique ou de la chimie.

Pirouette philosophique

Depuis qu’il est ouvert, le débat semble s’être organisé en trois périodes.

Au début, l’humanité était plutôt moniste, sans doute par défaut. Si la pluie tombe, c’est parce qu’elle veut tomber, et si le fer rouille, c’est parce qu’il est triste.

Platon a certes réagi en présentant une théorie des idées qui postule l’existence d’un monde intelligible totalement séparé du monde sensible. Mais sa conception des choses a été contestée, voire balayée, par son élève et disciple Aristote, qui est resté la référence jusqu’à la Renaissance. Et Aristote est bien moniste.

Dans l’un des textes les plus secouant de l’histoire des idées, Descartes a présenté en 1643 une thèse révolutionnaire : une même substance ne peut à la fois penser et avoir des propriétés matérielles. Autrement dit, le corps ne peut dire "je" !

Le philosophe français se présente en champion du dualisme, et les conséquences de cette thèse sont nombreuses. Un animal par exemple n’est alors rien d’autre qu’une machine : son cœur est une pompe et son foie est un filtre.

Mais la thèse dualiste de Descartes se heurte très vite à de rudes problèmes conceptuels. Si la pensée est totalement distincte du corps, comment expliquer alors que l’on salive à la vue d’un citron ou que l’on rougisse quand on se sent mal à l’aise ?

Descartes reconnaissait lui-même les points faibles de sa théorie. Il crut s’en sortir par une pirouette philosophique en admettant l’existence au sein du cerveau d’une "glande pinéale" qui agit en tant que "check-point" où le corps peut quand même entrer en contact avec l’esprit.

Le troisième chapitre de l’histoire du binôme corps-esprit s’est ouvert au début du

XXe siècle avec la théorie de la relativité d’abord, et la physique quantique ensuite. Les deux théories ont en effet en commun d’avoir modifié fondamentalement la relation sujet-objet. Dorénavant, on admet que l’esprit modifie le corps qu’il observe ! Et voilà donc le débat relancé.

Sans surprise, la plupart des penseurs sont aujourd’hui redevenus monistes, et penseraient plutôt le rapport corps/esprit sur le mode ordinateur/programme. L’analogie est tentante car, si un programme a besoin d’un support pour fonctionner, on peut néanmoins décrire sa logique sans savoir de quel support il s’agit.

Mais, si l’on poursuit la métaphore, il reste bien sûr la question de savoir qui programme qui ? Est-ce que l’homme reste maître de sa propre programmation, ou alors deviendrait-il programmable ?

On peut certes sourire à l’idée d’une machine à café que l’on allumerait au réveil rien qu’en y pensant. Mais il ne faudrait pas que la machine puisse nous réveiller rien que parce qu’elle en a envie !