Jour 16 : Hibernez, citoyens !

Jour 16 : Hibernez, citoyens !
©Unsplash & Pascal Chabot
Contribution externe

Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Journal d'un philosophe confiné, jour 16 – 2 avril 2020

Un nouvel individu est en train de naître, et il ne faudrait pas qu’il s’installe. Il ne faudrait pas qu’elle devienne une norme, cette forme ultime de l’individualisme auquel les circonstances nous poussent et nous obligent. Les ordres rationnels auxquels nous nous plions sans les aimer, il ne faudrait pas non plus qu’ils deviennent des précédents, ni qu’ils envahissent les mentalités. Il y a pourtant un risque, car de stade en stade et cela depuis la fin des années soixante, l’individu se retranche toujours davantage de la sphère publique en s’isolant dans une bulle, tandis que ce qu’il devrait être également, un citoyen, n’a plus de définition pratique précise. Que l’individu libre soit citoyen, c’est la visée démocratique. Que des individus confinés se demandent comment l’être, c’est l’épreuve actuelle. Plus courte sera cette dernière, mieux la démocratie se portera. Car toute l’urgence est que les individus redeviennent des citoyens actifs.

Des confinés plus ou moins gâtés

"Il est possible de sauver le monde en restant chez soi à regarder Netflix !", disent les Youtubeurs. Ils ont raison, ces petits marrants. C’est d’ailleurs la consigne : cloitrez-vous, ne participez à rien, laissez faire les gens compétents et cela finira par passer. Cette consigne est fondée, l’idée n’est pas de la contester, mais de comprendre quelle conception de l’individu elle présuppose pour nous tendre comme un miroir de ce que nous ne voudrions jamais être, et que pourtant nous sommes temporairement condamnés à être. Incompétents, d’abord. Profondément dépourvus de savoir et de pouvoir quant aux existences virales qui menacent. Très obéissants, aussi, à l’égard des experts qui savent, ainsi que des politiques qui s’éclairent de ce savoir pour décider. Très passifs, en outre, devant les écrans face auxquels nous sommes installés plus ou moins confortablement selon le modèle de nos bulles. Notre élan citoyen quotidien, à vingt heures, dure deux ou trois minutes ; il salue, comme au théâtre, les courageuses et les courageux qui s’exposent sans avoir toujours le choix de le faire, mais dont l’engagement est magnifique. Il a fallu trouver ces applaudissements pour exister un peu, pour entrouvrir portes et fenêtres, sans quoi l’on aurait pu se demander si l’espace public pouvait encore accueillir d’autres clameurs que celles des sirènes. Mais sitôt la porte refermée, nous redevenons ce qu’il s’agit d’être : des confinés plus ou moins gâtés par tout une série d’entités dont nous dépendons, parmi lesquels des fournisseurs de données numériques et réelles, des prestataires de service, des gestionnaires de réseaux qui nous desservent en flux d’énergie et d’information, des prescripteurs de consommation. Il s’agit de l’espace postmoderne par excellence. L’individu y vit dans un confort matériel dont nulle civilisation jamais n’osa rêver, tout inégalitairement réparti qu’il soit, mais où sa liberté se paye aussi d’une grande incompétence. Car tout ce qu’il reçoit, ingère et consomme, il serait souvent incapable, si on le lui demandait, d’en expliquer l’origine et le processus de fabrication. Il reçoit, voilà tout, pressentant cependant que son incompétence est problématique.

Les ultraforces

Sous le nom d’ "ultraforces", il m’a semblé intéressant de rassembler ces puissances planétaires qui, aujourd’hui, déterminent la vie des gens, façonnent leurs identités, nourrissent leurs imaginaires, garnissent leurs frigos, produisent leurs énergies et régissent la circulation financière sur la planète, sans que ces individus puissent interagir avec elles. Qu’il s’agisse des GAFAM, des majors de l’industrie culturelle, des grands consortiums de l’énergie, des dix-sept banques systémiques qui customisent cette énergie indéfinissable qu’on appelle "argent", des géants de l’agroalimentaire et de la distribution, ou des traités commerciaux transcontinentaux, un seuil critique au niveau de la taille a été franchi depuis trente ans. De là le préfixe "ultra" : l’origine de ce que nous recevons et de ce que nous ne recevons pas est au-delà de notre perception, de même que les ultraviolets ou les ultrasons sont hors de notre sensibilité, en nous affectant cependant. Ces gestionnaires d’un espace qui est de gâterie pour certains et d’envie pour d’autres, vivent et prospèrent à une échelle incommensurable pour ces piétons de l’existence que sont devenus les individus. Ces derniers ne sont pas dupes et savent que la négociation politique est impossible avec ces géants, même pour les états motivés. On est dans l’antirapport. Il s’agit d’être un individu libre de consommer. Mais il n’y a pas de citoyen au pays des ultraforces.

La ligne de crête difficile qui se profile pour la réflexion contemporaine, est de savoir comment conserver les acquis indispensables que gèrent et font évoluer ces ultraforces, tout en recréant un espace politique, c’est-à-dire en donnant aux forces citoyennes et à l’exigence de justice une capacité d’intervenir dans le déploiement des ultraforces. Il s’agit d’une ligne de crête car de part et d’autre sont deux ravins. D’un côté la critique systématique et très idéologique du technocapitalisme menée par des personnes qui oublient un peu vite qu’elles peuvent râler sec quand le wifi fait défaut, qu’elles aiment les avions pas cher pour traverser l’océan, et qu’il est incompréhensible que le secteur pharmaceutique soit si lent pour produire le vaccin que nous attendons. La bonne foi est un sport difficile, duquel il peut arriver de sortir intellectuellement schizophrène, ou fendu si l’on préfère. Et de l’autre côté, dans un ravin surpeuplé, l’auto-abandon à la posture du consommateur assisté, passif et heureux, qui juge que l’ignorance, l’incompétence et l’incuriosité forment de doux oreillers. Sur cette ligne de crête se rencontre pourtant une figure : l’individu-citoyen, qui cherche comment élaborer une parole audible et rationnelle et comment peser face aux ultraforces. Il ressort à chaque crise, avec sa double exigence. Récemment, refusant d’accélérer sans pouvoir poser de questions sur la vaste autoroute du "progrès" qu’on lui indiquait, il s’est mis en panne, a revêtu son gilet jaune et a bloqué des rondpoints. C’est un peu simple, un peu gênant, mais il est tellement difficile d’exister dans l’antirapport.

La nécessité d’une résurgence

La principale clé pour retrouver cette citoyenneté déficiente a été identifiée et a reçu une série de noms : démocratie participative, consultation, coélaboration, capacitation, concertation, conférence des citoyens… Quels que soient les noms, on comprend l’idée. Elle est analogue à celle que peuvent exprimer, dans une entreprise, certains employés loyaux lorsque les décisions sont prises sans eux, malgré eux, dans l’ignorance et le mépris de leur savoir, voire même contre eux. Cette insupportable infantilisation suscite deux requêtes matures : écoutez-nous ; nous voulons décider avec vous. Il faut démocratiser la démocratie, tout est là. C’est la meilleure façon de faire société. Et l’idée faisait son chemin : ça et là, la démocratie participative s’installait.

Mais par une vilaine ruse de l’histoire, voilà le mouvement stoppé net. Être un citoyen actif et engagé, aujourd’hui, est aussi difficile que d’aller boire des bières entre amis sur le Mont des Arts. C’est dire. Le coup est rude, car c’est aussi actuellement que le besoin s’en fait le plus sentir (et de démocratie, et d’amitié) : des décisions en matière de surveillance sont prises, des arbitrages budgétaires colossaux sont opérés, des choix politiques touchant à la culture ou au soutient à certaines activités. Et nous sommes contraints de rester dans nos bulles, heureusement préservés, mais d’une passivité inédite. Les institutions elles aussi, comme les universités où l’on y réfléchi, sont fermées. Ce n’est la faute de personne, il faut le souligner. Reste à espérer que ce soit dans ce tarissement forcé qu’on en perçoive encore mieux la nécessité d’une résurgence. Et ce qui peut déjà se faire, c’est réfléchir à ce qu’il convient d’entendre par ce terme de citoyenneté, car si le projet est vital, le désir reste difficile dans ses moyens comme dans ses méthodes.