Covid-19 : deux décisions devront être prises si nous voulons éviter que l'histoire ne se répète

Covid-19 : deux décisions devront être prises si nous voulons éviter que l'histoire ne se répète
©Pixabay & D.R.
Contribution externe

Une opinion de Jean-Michel Longneaux, philosophe, Université de Namur, conseiller en éthique dans le monde de la santé (Unessa), rédacteur en chef de la revue Ethica Clinica.

Ceux qui veulent savoir ce qu’il ne faut surtout pas faire en cas de contagion grave, mais qui l’on fait quand même, n’ont qu’à se souvenir des trois dernières grandes épidémies internationales de ce début du XXIe siècle.

En 2003, le SRAS se répand rapidement à partir d’une province du sud de la Chine. Pendant plusieurs semaines, entre autres pour éviter de perturber la bonne marche des affaires, les autorités chinoises nient l’évidence, ce qui favorise la propagation du virus dans le monde entier. En 2009, l’OMS tire la sonnette d’alarme : elle annonce, de façon quelque peu précipitée, que le virus A H1N1 menace directement l’Occident. C’est la panique généralisée. Certaines firmes pharmaceutiques reniflent la bonne affaire. Après avoir pris des mesures pour se décharger de toute responsabilité en cas de problème avec leurs vaccins, elles passent de juteux contrats avec des Etats, dont la Belgique et la France, pour des millions de doses qui resteront finalement inutilisées. Décembre 2013, le virus Ebola se propage en Afrique de l’Ouest. L’OMS, cette fois, tarde à alerter les instances mondiales. Les Etats occidentaux, dans un premier temps, se sentent peu concernés. Il faudra que la menace se rapproche pour que finalement une aide soit dégagée.

Solidarité intéressée, fuite en avant, déni, précipitation, théories du complot, recherche de profits ou peur de perdre de l’argent : lorsque la mort de masse se profile, la bassesse humaine se dévoile. Sa grandeur aussi. Car on doit bien le constater, celles et ceux qui contribuent à la victoire sur les épidémies ont d’autant plus de mérite qu’elles/ils luttent, parfois au risque de leur vie, contre deux fléaux : le virus… et la bêtise de certains, qui elle aussi peut se révéler mortellement contagieuse.

L’histoire semble malheureusement se répéter

Nous voici confrontés à une nouvelle pandémie : avons-nous appris des erreurs du passé ? L’histoire semble malheureusement se répéter. La Chine tarde encore une fois à donner des informations vérifiables. La "vérité" mettra plus d’un mois pour sortir. Mais plus grave : lorsque le risque sera connu (fin 2019), les autres régions du monde ne se sentiront pas concernées. La prévention ou le principe de précaution ? Manifestement, on ne connait pas. Les avions continuent à voler. 

En Europe, les vacances de carnaval sont maintenues : le tourisme est indispensable à l’économie de certains pays. Business is business. Les conséquences ne se font pas attendre : les régions les plus visitées (l’Italie du nord, l’est de la France, l’Espagne) seront les plus touchées. Puis les vacanciers rentrent chez eux et la pandémie s’étend. "Une simple grippe", nous dit-on d’abord. Avec les premiers morts, les autorités réagissent enfin. Que de temps perdu ! Les conséquences ne se font pas attendre : confinement généralisé, économie mise à l’arrêt, surendettement de l’Etat. Le risque de nouvelles pandémies était connu depuis longtemps : nos gouvernements n’ont pourtant rien trouvé de mieux que de réduire chaque année les budgets des soins de santé. On en paye aujourd’hui le prix fort : manque de tests pour identifier les porteurs, obligation de sélectionner ceux qui seront contrôlés en priorité, mise en danger des soignants sous équipés qui eux-mêmes risquent de contaminer des patients et leurs propres entourages, crainte de ne pouvoir soigner toutes les personnes sévèrement affectées. Et un nombre de décès qu’on aurait peut-être pu diminuer.

Deux décisions doivent être prises

Eviterons-nous les erreurs à venir ? On doit se réjouir de voir les laboratoires travailler sans relâche pour trouver un vaccin efficace. Certains s’inscrivent dans une dynamique de collaboration et de solidarité tandis que d’autres, à travers des effets d’annonce, cherchent manifestement à se positionner pour occuper la place et faire du profit. Si l’on veut éviter que l’histoire se reproduise, deux décisions devront être prises.

 Premièrement, il faudra au niveau international qu’on interdise aux firmes de profiter de la peur ambiante pour s’enrichir sur le dos d’Etats surendettés. Seuls les frais réels seront couverts. Ensuite, les autorités devront refuser de dispenser juridiquement ces mêmes firmes de toute responsabilité en cas de dommages sur les individus suite aux expérimentations mais aussi une fois que les traitements seront mis sur le marché. Dans la foulée, on rappellera le droit pour chacun de refuser de se faire vacciner. Et l’on veillera à ce que celles et ceux qui seraient concernés ne soient en aucune façon discriminés.

Nos responsables politiques, comme ceux de nombreux autres pays, n’ont rien anticipé, et une fois la pandémie installée, ont trop tardé à réagir. Comme d’habitude. Mais peu importe : le passé est derrière nous et la chasse aux coupables ne le changera plus. Ce qui seul doit à présent nous importer, c’est l’avenir. Car lui, nous pouvons encore l’écrire.

Espoir et crainte pour l'avenir

Tant qu’à parler d’avenir, nous terminerons par une note d’espoir et une crainte. L’espoir tout d’abord : avec cette pandémie, preuve est faite que nos autorités politiques, au niveau national, européen et mondial, ont le pouvoir d’arrêter la course folle de notre système économique. Il suffit de le décider. Elles ont pris le temps, mais elles l’ont fait. Elles ne pourront plus jamais nous faire croire que c’est impossible. La crainte ensuite. Les rapports scientifiques se multiplient pour établir un lien entre d’une part l’apparition et la propagation fulgurante des pandémies contemporaines et d’autre part notre mode de vie, l’exploitation industrielle de la terre, la destruction des équilibres naturels et les bouleversements climatiques. Pourtant, on doit craindre que l’imagination de nos responsables politiques, légitimement effrayés par l’accroissement abyssal de la dette, et malheureusement soumis à la pression de nombreux lobbies, se borne à savoir comment relancer le plus vite possible la machine économique, celle qu’ils ont arrêtée voici quelques semaines. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, il est évident qu’ils organisent les prochaines catastrophes. Non seulement au niveau sanitaire et économique, mais aussi, on doit le redouter, au niveau de la paix sociale. Car ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus impatients, les citoyens éclairés prêts à tout pour qu’on cesse de leurs présenter comme seul avenir possible les erreurs du passé.

Se précipiter pour que tout rentre dans l’ordre d’hier, c’est préparer les désordres de demain.

Sur le même sujet