Sommes-nous à l'aube de la guerre totale prédite par Kondratiev ?

Contribution externe
Sommes-nous à l'aube de la guerre totale prédite par Kondratiev ?
©D.R.

Une opinion de Christian Ost, professeur et recteur honoraire de l'Ichec Brussels Management School.

Nous sommes sans doute à l’aube d’un nouveau grand cycle de type Kondratiev, porteur des grandes mutations de société, de nouvelles menaces mais aussi d’opportunités. Comme on doit l’espérer, le combat que nous menons aujourd’hui contre le Covid-19 est un combat que les soignants et l’ensemble de la société remporteront un jour et dont l’expérience douloureuse nous aura menés à réfléchir sur les changements profonds de notre futur cadre de vie. À court terme, les impacts de la crise sanitaire sur la situation économique et sociale ne nous laisseront guère le temps de la réflexion.

Catalyseur d’une récession attendue ?

Avant la crise sanitaire, on évoquait déjà la possibilité d’une récession à venir. La question se basait sur la longueur exceptionnelle du cycle conjoncturel actuel (10 ans et 8 mois entre le dernier creux conjoncturel et aujourd’hui, ce qui constitue la plus longue expansion de cycle de toute l’Histoire, dépassant l’expansion de 10 années entre 1991 et 2001). La fragilité du cycle économique actuel précède donc le début de la crise du Covid-19. Dès lors, comme la probabilité d’une récession prochaine ne fait plus de doute, la question est de savoir si nous devons nous attendre à une récession encore plus grave qu’en 2007-2009.

Comparaison n’est pas raison. La récession de 2007-2009 fut le résultat d’un marché immobilier poussé à l’excès par des dérives financières qui ont engendré une crise d’abord financière, puis souveraine (incapacité de pays à rembourser leur dette) et économique de très grande ampleur. Même si les déséquilibres structurels de l’époque ne sont pas tous effacés, la situation actuelle pourrait être interprétée dans une autre optique.

Pour cela, il convient de replacer les cycles actuels dans une perspective de plus long terme. Les théories économiques relatives aux mouvements longs (on en connaît les pionniers qu’ont été Kondratiev, Van Gelderen, Simiand, mais aussi Léon-H. Dupriez à l’École de Louvain) ont ceci de particulier que l’on n’y fait référence que lorsqu’on se trouve dans des situations d’incertitude et de crises économiques graves. C’est donc l’occasion d’en parler.

Prendre du recul

Il n’existe pas de consensus parmi les économistes pour attester de l’existence de très grands cycles, c’est-à-dire des mouvements économiques longs de plusieurs décennies qui encadreraient les cycles conjoncturels courts (7 à 10 ans) auxquels les acteurs économiques et nous-mêmes sommes davantage habitués. En se fondant sur les travaux pionniers du statisticien russe Kondratiev (1892-1938), l’économiste austro-américain Schumpeter (1983-1950) a montré en quoi les innovations technologiques pouvaient expliquer ces grands cycles qui ont traversé l’Histoire moderne. Depuis le XVIIIe siècle, des révolutions technologiques ont créé des ruptures de croissance économique et de stabilité sociale et politique (machine à vapeur, électricité, automobile, transport aérien, énergie nucléaire, informatique, pour ne citer que les plus connues).

Chacune de ces révolutions a bouleversé la vie des gens, ici et ailleurs, dans tous les domaines de la vie, et il n’est pas illusoire de penser qu’en ce début de XXIe siècle, nous vivons une de ces grandes phases de transition technologique aux accents économiques, sociaux et culturels. Ces transitions font le nid à l’incertitude et au doute qui influencent le comportement des acteurs économiques et sociaux et qui expliquent notamment la survenance répétée de crises, de troubles sociaux ou de récessions profondes.

Liés à des conflits globaux

D’autres théoriciens ont apporté leur contribution à la connaissance de ces grands cycles de l’Histoire en mettant en évidence que leurs points de "cassure" ou de retournement ont souvent coïncidé avec des guerres ou avec des conflits à l’échelle mondiale (Wagemann, Bernstein). Ainsi, les grandes guerres de 1850/1873 et les deux conflits mondiaux 1914/1940 peuvent être apparentés aux cycles longs de Kondratiev, notamment à travers les mouvements de la production et des prix. Plus récemment, on a pu identifier que les pertes d’emplois dans les pays industriels, les tensions structurelles sur les marchés des matières premières et dans les pays émergents, ou les problèmes environnementaux planétaires "faisaient peser la menace de futurs conflits civils et internationaux, liés notamment aux pénuries alimentaires et aux migrations induites" (Cycles économiques et guerres majeures : un lien controversé, F. Coulomb, 2006).

L’idée que des changements économiques et sociaux de nature planétaire puissent être liés à l’apparition de conflits globaux n’est pas difficile à accepter. C’est aussi dans les crises graves des situations de guerre que la recherche et les innovations technologiques doivent répondre dans l’urgence aux défis rencontrés. Ainsi, la maîtrise de l’énergie nucléaire fut rendue possible dans un contexte de guerre totale, et la conquête de la lune dans le contexte d’une guerre froide.

Et maintenant ?

On ne peut nier que nous traversons depuis la fin du siècle précédent une mutation technologique majeure qui est amplifiée par des tendances lourdes de mondialisation et de "financialisation" de l’économie. À la lumière des théories des grands cycles, et surtout comme point de départ d’une réflexion critique, la révolution digitale et la prise de conscience environnementale, qui ne lui est pas étrangère, modifieraient durablement le monde dans lequel nous vivons et correspondraient assez bien à l’émergence d’un nouveau grand cycle de type Kondratiev qui s’accompagnerait de nouvelles menaces et opportunités.

Un diagnostic de cette nature se verrait confirmé par l’émergence d’une guerre de grande ampleur à l’échelle planétaire, comme ce fut souvent le cas par le passé. Pas seulement l’existence de très (et trop) nombreux conflits éparpillés à travers le monde, mais l’émergence d’une guerre totale qui réclamerait une mobilisation planétaire comme élément porteur de la grande mutation de société à venir. La guerre contre le virus Covid-19 pourrait être cette guerre.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Kondratiev et le Covid-19".