La délation qui trahit l’autre, lâchement, est méprisable

La délation qui trahit l’autre, lâchement, est méprisable
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Contribution externe

Une opinion de Sophie Jassogne, collaboratrice scientifique à l'institut de recherche santé et société de l'UCLouvain.

La délation dans le but de nuire sommeille au fond de nous et risque d’éclater dans les moments d’émotion et de peur collectives. Restons vigilants.

L’autre soir, mon amie Marianne a reçu la visite inattendue de deux policiers. Ils venaient vérifier qu’elle respectait bien les mesures de confinement. Elle a fait pause sur la télécommande et leur a expliqué ce qu’elle comprenait de tout cela. Puis, ils ont un peu discuté.

Les deux policiers bien aimables et un peu gênés de la déranger pour rien - mais bon ils font leur boulot - lui ont confié que ces jours-ci, ils étaient confrontés à un phénomène croissant de dénonciation : celle du voisin qui se promène beaucoup, de l’ado qui traîne dans la rue ou de l’ex qu’on déteste.

Le propre de la délation

Il ne s’agit pas de dénoncer un acte pour sauver quelqu’un d’un danger et éviter une souffrance, par exemple celle d’un enfant maltraité par un parent. Dans ce cas-ci, un citoyen envoie la police chez un autre citoyen pour le contrôler, l’espionner et éventuellement le punir, sans dire son nom et sans l’avertir !

C’est le propre de la délation de rester anonyme. Elle se présente comme un devoir, un geste citoyen, mais il peut s’agir un coup bas. Elle trahit l’autre, lâchement. La délation exploitée à cette fin est méprisable, précisément pour cette raison ; loin de vouloir protéger une personne faible et de diminuer la souffrance humaine, elle rapporte quelque chose au dénonciateur : un gain personnel, financier, un sentiment de vengeance.

Nous sommes bien loin de l’esprit de fraternité soulignée dans le 1er chapitre de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui rappelle que nous devons "agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité".

Notre société démocratique n’aime pas le délateur. Il est souvent motivé par la haine et traduit son désir de trahir son prochain. Il nous rappelle à tous le traumatisme de l’Occupation et les nombreuses dénonciations de résistants, de Juifs, etc.

En philosophie morale, on mesure la valeur d’une action selon l’acte, l’intention ou les conséquences. Dans ce cas-ci, ce n’est pas l’acte de dénoncer qui est mauvais ni, pour être précis, son mobile ou son intention. Qui pourra en effet en juger de façon certaine puisqu’elle relève de l’intériorité ? Comment savoir si cet homme donne son argent par générosité, ou pour être admiré ? Ce qui est mal, ce sont les éventuelles conséquences qu’il entraîne, autrement dit le résultat. Dénoncer une violence conjugale, si cela aboutit à protéger une femme en danger, c’est bien. Dénoncer un voisin pour qu’il ait des ennuis, c’est mal.

La noblesse de l’échange

La délation dans le but de nuire sommeille au fond de nous et risque d’éclater dans les moments d’émotion et de peur collectives mais nous continuons de lui préférer la confiance et de choisir la noblesse de la parole et de l’échange.

Lorsqu’André Malraux cherchait "la région cruciale de l’âme, où le mal absolu s’oppose à la fraternité" (Lazare, 1974), il savait qu’il ne la trouverait pas. Il n’existe pas de dénonciateurs "dans l’âme". Mais il suffit d’un petit quelque chose, d’un événement nouveau et angoissant, pour activer un instinct humain non fraternel et qui regarde en fin de compte la conscience de chacun, cette "arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté" (Michel de Montaigne, Les Essais).