Internet, ou le grand retour des sophistes

Une opinion de Luc de Bradandere, philosophe d'entrepriseUn sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force. Comment les combattre ? En retrouvant la force de la "critique" dans le sens philosophique du terme.

Internet, ou le grand retour des sophistes
Contribution externe

Une opinion de Luc de Bradandere, philosophe d'entreprise.
Un sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force. Comment les combattre ? En retrouvant la force de la "critique" dans le sens philosophique du terme.

Dans la Grèce antique du Ve siècle avant Jésus-Christ, certains professeurs d’éloquence, cultivés certes mais aussi sans scrupule, profitaient de leur talent oratoire pour en faire un métier particulièrement lucratif. À coups d’arguments boiteux et de raisonnements spécieux, ceux qu’on a baptisés "sophistes" parvenaient en effet à démontrer tout aussi bien la chose que son contraire…

Un sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force. S’il faut mentir pour l’emporter, mentons ! S’il faut tricher pour passer, trichons ! Cela n’est pas grave car le but n’est pas de prouver mais d’être approuvé, quels que soient les mots utilisés. Pour un sophiste, affirmer c’est avant tout s’affirmer, convaincre c’est surtout vaincre, et débattre c’est surtout battre. Alors qu’une joute loyale commence souvent par un "Que le meilleur gagne !", pour un sophiste, c’est plutôt l’inverse, c’est celui qui gagne qui est le meilleur.

Inverser les points de vue semble être une pratique courante chez ces antipodistes de la discussion. Car si nous avons tendance à approuver une décision qui nous semble bonne, pour un sophiste par contre, une décision est bonne uniquement s’il l’approuve.

Socrate a voulu se mettre en travers de ces maîtres du discours fallacieux qui se retrouvent ainsi - bien malgré eux ! - à l’origine de la philosophie. Mais les voilà de retour parce qu’Internet, de toute évidence, c’est la vie rêvée des sophistes ! Protagoras, le premier d’entre eux, aurait été trop heureux de pouvoir utiliser Twitter, dont les principes mêmes rendent impossible le développement d’une pensée critique. On y joue avec la vérité, et on la dessert car l’envie de "retwitter" semble d’autant plus grande que l’information est fausse.

L’indifférence à la vérité

Il est en effet matériellement impossible de bien argumenter dans des messages aussi courts, on ne peut construire une réflexion en quelques dizaines de caractères. La politique ne peut y être que polémique, et les convictions s’y transforment en injonctions.

Sur ce qu’on appelle étrangement les réseaux "sociaux" beaucoup se parlent sans écouter et communiquent sans personne en face d’eux. Les dialogues solitaires y côtoient les monologues à plusieurs. Et les fake news ne sont jamais que l’expression moderne de cette indifférence à la vérité qui caractérisait les sophistes de l’Antiquité.

Le sophisme est une argumentation qui donne l’apparence d’un raisonnement valide, alors qu’elle a été volontairement trafiquée pour distraire ou induire l’interlocuteur en erreur. Le sophisme n’est pas une pensée, c’est une arme qui vise avant tout à éblouir et à piéger un autre ou alors, dans le cas où il suspecte l’arnaque, à susciter chez lui un embarras logique. Il a du mal à réfuter l’argumentation car la faille y est subtilement dissimulée.

Le sophisme est au raisonnement ce que le mensonge est à l’affirmation

Aristote a déjà étudié ces arguments fallacieux. Il en avait identifié treize types qu’il illustre par des exemples lumineux, et les a regroupés en deux ensembles.

• Ceux construits sur les ambiguïtés du langage comme

5, c’est 2 et 3

2 est pair et 3 est impair

Donc 5 est pair et impair

• Ceux construits sur des raisonnements non valides comme

Un homme qui a de la fièvre a chaud

Donc un homme qui a chaud a de la fièvre.

L’analyse des arguments fallacieux n’a depuis quitté le champ de la philosophie, et cette ancienneté explique sans doute pourquoi le latin est encore utilisé aujourd’hui pour qualifier certaines discussions qui dérapent. On parle d’argument ad hominem , lorsque l’interlocuteur est visé plutôt que la thèse défendue - vous parlez de religion mais vous ne croyez même pas en Dieu ! - ou d’argument ad populum quand une opinion est justifiée simplement parce qu’elle est largement répandue - Soixante millions de Français ne peuvent pas se tromper en même temps !

Une arme de persuasion massive

Ironiquement même, comme nous le rappelle très bien François De Smet, on appelle aujourd’hui Reductio ad Hitlerum le procédé rhétorique consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à ceux de Adolf Hitler.

Aujourd’hui, la technologie offre un moyen supplémentaire aux ennemis de la vérité : les images falsifiées. Un sophisme est un piège logique qui donne l’illusion d’un raisonnement correct, mais un esprit attentif peut encore repérer l’embuscade. Dans le cas d’une vidéo bien truquée par contre, le mensonge est pratiquement indétectable et les imposteurs disposent là d’une arme de persuasion massive.

Alors que faire ? Face aux cybersophistes, il nous faut une arme de réflexion massive. Il nous faut retrouver la force de la "critique" dans le sens philosophique du terme.

La pensée critique est une vigilance de tous les instants par rapport à soi tout autant que par rapport aux autres. Elle n’est liée à aucune discipline particulière. Loin d’être un savoir, la pensée critique doit les traverser tous. Elle se situe quelque part entre deux positions extrêmes, car la mise en doute systématique n’est pas plus éclairante que la confiance aveugle. Elle veut conserver les avantages du scepticisme sans pour autant devoir payer le prix de l’ignorance.

La pensée critique, c’est faire confiance avec discernement.