Face au Covid-19, il suffisait peut-être de…

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Face au Covid-19, il suffisait peut-être de…
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Une opinion de François-Xavier Druet, Docteur en philosophie et lettres.

Pour vivre mieux, "tu dois changer d’âme, non de climat". Leçon de Sénèque sur un monde "virusé". Il suffisait peut-être de rester un peu plus chez soi. De ne pas courir aux quatre coins du monde pour un oui ou un non, "d’aventure en aventure, de train en train, de port en port". Impossible de dire avec certitude ce que serait notre monde si la majorité d’entre nous avaient eu, comme Sénèque, la conviction que pour vivre mieux "tu dois changer d’âme, non de climat". Qui aurait pu prédire pareil scénario ? Inoffensif au premier degré, le virus du voyage qui a colonisé nombre de contemporains est devenu indirectement maléfique : il a ouvert la voie à un congénère impitoyable, trop heureux de se faire véhiculer sans délai sur la planète des vivants.

Il suffisait peut-être d’un peu plus de souci de rester autonome, en gardant chez soi toutes les productions possibles. Était-il impensable de préférer un coût de production plus élevé plutôt que de délocaliser à tous crins ? Privilégier l’emploi local et maintenir accessibles les produits de première nécessité. Sachant que la nécessité, multiforme, est parfois sournoise.

Il suffisait peut-être d’un peu plus d’anticipation intelligente pour faire front en cas d’imprévu majeur. Sachant qu’il existe une part d’être imprévisible. Toujours est-il qu’en l’occurrence tous les États ont été pris de court : les filières d’acheminement des produits n’ont pas fonctionné. À cause d’une dérégulation générale et des égoïsmes nationaux.

Le fléau aurait-il pu être prévenu ? Il ne l’a pas été. Le monde entier se trouve aux prises avec une pandémie meurtrière. Chacun de nous est concerné et la réaction est l’affaire de tous, sans dispense, ni exception.

A-t-il suffi d’éviter la panique ? Car - encore Sénèque - "aucune peur n’est aussi dangereuse, aussi irréversible que la panique : toutes les autres peurs font fi de la réflexion, ici c’est l’intelligence qui se perd". Or, l’intelligence permet de s’adapter aux impératifs du moment : par exemple, se refuser l’accaparement compulsif de réserves ou d’équipements de protection, qui pénalise autrui en grippant les circuits de distribution.

A-t-il suffi de rester chez soi avec une infinie patience ? En entretenant "l’espoir de jours meilleurs". "Qu’y gagneras-tu ?", ajoute Sénèque. "Du temps. Bien des choses vont intervenir, grâce auxquelles le danger proche, voire presque survenu, s’arrête ou s’efface ou se déplace sur la tête d’un autre… Peut-être cela arrivera-t-il, peut-être non : entre-temps, cela n’existe pas. Figure-toi un mieux."

A-t-il suffi d’une balance de pharmacien ? Entre son bien-être personnel à court terme et le bien-être de tous à moyen ou à long terme, il n’est pas facile de soupeser, d’en tirer les conséquences et de passer aux actes qui les concrétisent. Le face-à-face entre l’individualisme et le sens du bien commun n’a jamais été de tout repos. Mais les crises exacerbent leur éventuel antagonisme.

Chaque geste bien fait aura sauvé des vies. Nous ne le saurons pas autrement qu’en silence. Certains auront payé bien plus que d’autres, payé de leur temps, de leur stress, de leur énergie, parfois de leur vie. Leur abnégation impressionne. Leur altruisme nous invite - nous oblige ? - à l’altruisme.

Il suffira peut-être d’un rien de logique pour rendre la santé à ce monde malade. Il se croyait athlète et tout-puissant. Il disputait de continent en continent, de pays en pays, de ville en ville, les marathons du profit. Il les gagnait souvent. Il avait beau ressentir un certain essoufflement. On avait beau lui dire que son état général se détériorait de plus en plus. Même si, de l’extérieur, bien des spécialistes inventoriaient les symptômes, il ne consultait pas de médecin. Sans doute par crainte d’un diagnostic officiel et implacable.

En très peu de temps, un minuscule virus aura suffi pour que le diagnostic s’établisse et se divulgue. Accablant. Le malade, aux soins intensifs, sera heureux s’il s’en sort. "Si le dieu nous donne par surcroît un lendemain, suggère Sénèque, recueillons-le dans la joie." Mais ce sera pour vivre une tout autre vie.