Le cas d'Anne Soupa : en quoi la féminité priverait-elle quelqu’un des capacités pastorales ?

Contribution externe
Le cas d'Anne Soupa : en quoi la féminité priverait-elle quelqu’un des capacités pastorales ?
©AFP

Une opinion de Guillaume de Stexhe, professeur émérite, Université Saint Louis - Bruxelles.

Le 20 mai, la théologienne française Anne Soupa s’est proposée pour assumer la charge pastorale du diocèse de Lyon – sans prétendre exercer de fonctions sacramentelles : parce que femme, elle ne peut être "ordonnée" pour ça. Ce geste – évidemment symbolique, a provoqué une petite tempête de réactions. Etrange : certains s’y étonnent de voir des hommes la soutenir, et partager les combats des femmes contre les exclusions dont elles sont victimes – dans ce cas-ci, dans le fonctionnement catholique. Comme s’il s’agissait de revendiquer des intérêts catégoriels, et non pas de combattre un tort , et un tort fait, non seulement aux femmes, mais à tous ! Car c’est toute la communauté chrétienne – et au-delà, la communauté humaine toute entière - qui est appauvrie, blessée, empoisonnée, par ce genre de relégation systématique des femmes au second rang. Je l’ai ressenti physiquement lors de la récente ordination épiscopale d’un ami : la cathédrale bondée – avec une légère majorité de femmes ; une volée de marches au-dessus, une masse dorée et violette : les évêques, entourés d’une masse blanche : les prêtres. Uniquement des hommes, et qui ont monopolisé quasiment tous les rôles dans la célébration, dans un entre-soi qui avait quelque chose d’étouffant… Alors que (par exemple) ce sont presqu’uniquement des femmes – les catéchistes – qui assurent concrètement le travail de la transmission de la foi. Mais les "assistantes paroissiales" et "aumônières" qui remplissent la mission d’ "agents pastoraux" ne pouvaient ce jour-là prendre place à côté de ceux qui, parce qu’hommes, ont été « ordonnés » pour les mêmes missions … Et alors que dans beaucoup d’autres Eglises chrétiennes, les femmes enseignent, célèbrent, guident, décident. Ce fonctionnement catholique n’est tout simplement plus supportable. Et beaucoup ne le supportent d’ailleurs plus : ils s’en vont.

On essaye de justifier ces vieilles habitudes par des bricolages théologiques à base historique, psychologique, symbolique, inconsistants, auxquels ont renoncé beaucoup d’autres Eglises chrétiennes : je n’y entrerai pas ici. Anne Soupa les contourne en se proposant, non pour les rôles sacramentels, mais pour la charge pastorale ( la "gouvernance") d’un diocèse ; un diocèse où, comme ailleurs, l’entre-soi des clercs masculins a conduit à des désastres d’abus sexuels.

Aucune femme n’a officiellement le droit de nourrir par une homélie la vie des communautés...

Face à cela, on entend ressasser le discours "différents et complémentaires". Il a peut-être – peut-être – une part de pertinence ; mais très limitée : car en quoi la féminité priverait-elle quelqu’un des capacités pastorales ? Et où est cette prétendue complémentarité, quand dans les faits les femmes sont presque totalement exclues des délibérations importantes et des vraies décisions dans l’Eglise catholique ? Comptez le nombre de celles qui – à part les secrétaires, comme par hasard... - sont membres des conseils épiscopaux, même dans notre progressiste Belgique ! Et, alors qu’il y a désormais beaucoup de remarquables théologiennes, aucune femme n’a officiellement le droit de nourrir par une homélie la vie des communautés. Y compris, c’est un comble, dans les communautés de religieuses : un peu partout, il aura fallu le confinement actuel, qui les "prive" de célébrants masculins, pour que cela s’amorce ! Combien de femmes membres délibérantes des synodes romains censés cristalliser la vie de l’Eglise "universelle" ? Aucune – on les cantonne aux marges, parmi les experts et autres invités : il s’agit donc d’assemblées semi-universelles, et d’une Eglise hémiplégique. Le spectacle prochain d’une centaine de cardinaux se confinant entre hommes pour coopter l’un d’eux comme pape apparaîtra comme encore plus incompréhensible et insupportable qu’avant, et creusera encore le fossé entre notre culture de l’égalité et une Eglise catholique qui se fait le bastion des exclusions patriarcales. Elle reproduit ainsi, sur le terrain de l’égalité des genres, le désastreux conflit qui, du XVIII° siècle jusqu’au second concile du Vatican, dressa la sacralisation catholique de l’autorité contre la culture moderne de la liberté , et qui a rendu définitivement inaudible pour beaucoup l’annonce de l’Evangile.

Cette inégalité instituée apparaît de façon crue aujourd’hui

Car cela touche au cœur de la foi chrétienne. Ce qui a été vécu par le Christ et ceux et celles qui le suivaient, c’est la mise à bas des fossés, des barrières et des hiérarchies qui, en particulier sous prétextes religieux (degrés de "pureté" et d’ "impureté", de vertu et de péché, d’appartenance ou de distance par rapport au "peuple de Dieu"…), blessent la fraternité de ceux et celles qui – à cette unique condition - sont désormais tous également "enfants de Dieu", porteurs de son Esprit. Saint Paul l’a résumé en une formule saisissante : "il n’y a plus le juif et le païen, l’ homme libre et l’esclave, l’homme et la femme". La première génération chrétienne a – non sans hésitations – franchi le fossé entre juifs et non juifs. La hiérarchie entre hommes libres et esclaves, elle, a longtemps persisté – qu’on songe à la traite négrière longtemps légitimée par l’Eglise, et au racisme inhérent à la domination coloniale…, et elle renaît sans cesse entre dominants et dominés. La hiérarchie entre hommes et femmes, enfin, a certainement été ébranlée par l’appel de tous et toutes à accompagner librement le Christ et recevoir l’Esprit : mais en même temps, et très tôt, elle a été réinstallée dans l’organisation de la communauté chrétienne, et elle est devenue omniprésente dans le fonctionnement clérical élaboré par la Contre-Réforme catholique. Cette inégalité instituée apparaît de façon crue aujourd’hui, quand la logique patriarcale recule dans le monde parce qu’un peu partout les femmes n’acceptent plus les statuts de subordonnées, de soumises, d’incapables.

Le défi humain est toujours le même : ne pas transformer les différences – ici, celle du masculin et du féminin - en hiérarchie entre supérieur et inférieur, capable et déficient, dominant et dominé. Or, justement, en creusant ce que Jésus a vécu et fait vivre, les disciples, puis les premières générations chrétiennes, ont perçu que ce qui se révélait là, c’est que la "vraie vie", la vie "divine", n’est pas la plénitude auto-centrée d’un être dont la perfection se suffit à soi-même et du coup trône au-dessus des autres; mais le jeu complice d’une différence sans hiérarchie ; entre "Père" et "Fils", originant et originé – y a-t-il différence plus radicale ?, également animés par le même et unique Esprit. De même, dans la vie et la personne du Christ, ils ont perçu que la différence entre vie divine et existence humaine, entre l’infini et le fini, peut se jouer pourtant comme une complicité, sans rivalité, séparation, ni domination, ni subordination de l’une à l’autre. Si ce jeu de la complicité des différences, sans hiérarchie, est bien au cœur de la bonne nouvelle chrétienne ( et des "dogmes" de la Trinité et de l’Incarnation), comment la différence entre masculin et féminin qui traverse et anime notre commune humanité peut-elle être organisée, dans la vie de l’Eglise catholique, sur mode hiérarchique ? Comment accepter qu’ainsi cette Eglise soutienne, diffuse et fortifie dans le monde entier, par son fonctionnement et par les symboles comme la célébration que j’évoquais, la violence d’un sexisme qui maintient la condition subordonnée, inférieure, marginale, des femmes ? Un sexisme qui humilie ma femme, mes filles, mes amies, mes collègues – de façon certes moins brutale, mais non moins réelle que les harcèlements qui désormais sont insupportables ? Et cela au nom de l’Evangile …

Une lumière crue sur l’inacceptable

Le geste d’Anne Soupa jette une lumière crue sur l’inacceptable. Pour durer, on le cache dans la pénombre des vénérables habitudes. Les habitudes installées se justifient souvent en se faisant passer pour naturelles ou de simple bon sens ; dans le monde religieux, pour sacrées et d’institution divine. Je crois et j’espère que le geste de la théologienne forcera certains et certaines à ouvrir les yeux sur ce qu’elles ont d’injustifiable.

Mais j’ai assez peu d’espoir qu’il conduise à ce qu’ouvrent leur bouche les responsables catholiques, par exemple les évêques - j’en connais - qui, en leur for intérieur, ne voient pas d’objections de principe (comme ils disent) à l’accès des femmes à toutes les fonctions (y compris sacramentelles) et à toutes les responsabilités dans l’Eglise, ou le souhaitent. Hélas, hélas, hélas, ils se taisent. Ou plutôt, paralysés par leur rôle institutionnel, et en particulier par la difficile exigence de s’harmoniser, dans l’Eglise-monde, entre contextes culturels très différents, ils pratiquent le double langage – privé, public – , tout en tentant parfois des aménagements marginaux (exemple remarquable: à Bruxelles, il y a désormais au moins une femme responsable d’une "unité pastorale" - c’est-à-dire curé ; et une autre responsable d’un doyenné… Pourquoi ce qui est possible à ce niveau ne le serait-il pas au niveau d’un diocèse ?) dont on ne peut dire s’ils servent d’alibis ou s’ils font bouger les lignes.

Mais si eux se taisent, d’autres parlent. Il faut entendre et lire la virulence, la violence de nombreuses réactions au geste d’Anne Soupa, dans les réseaux sociaux et certains media. Des tombereaux de mépris, de railleries et d’insultes s’abattent sur cette femme de grande qualité et d’une rare profondeur spirituelle. Cette haine – car il faut parler de haine - est bien la preuve, et une preuve éclatante, malgré tous les échafaudages théologico-symbolico-historiques, que l’attachement au fonctionnement sexiste dans l’Eglise n’est en tous cas pas d’ordre spirituel.