Rumeur de coup d’État en Tunisie : les Émirats arabes unis toujours en quête de mettre un terme au "laboratoire de la démocratie dans le monde arabe"

Contribution externe
Rumeur de coup d’État en Tunisie : les Émirats arabes unis toujours en quête de mettre un terme au "laboratoire de la démocratie dans le monde arabe"
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Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et du CPRMV (Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence/ Montréal).

C’est un secret de Polichinelle. Abu Dhabi n’a de cesse depuis les Printemps arabes de vouloir redessiner un monde arabe à son image, autoritaire et peu ouvert sur la démocratie. Les rumeurs de soutien à un potentiel coup d’État en Tunisie de ces derniers jours par Abu Dhabi font suite aux fake news récentes saoudiennes sur un hypothétique coup d’Etat au Qatar. C’est plus que de la communication et du bluff : Mohamed Ben Zayed rêve depuis longtemps d’exporter sa doctrine de "stabilité autoritaire" un peu partout dans le monde arabe, à l’heure où la crise post-Covid risquerait de favoriser de nouveau les mouvements sociaux populaires appelant à plus de démocratie et de justice. Sur le mode d’ailleurs des révoltes de 2011 dans la continuité de la crise mondiale de 2008.

C’est le journal algérien Al Watan mais également Al Quds el Arabi au Royaume-Uni, qui ont été les premiers à relayer hier l’information de l’agence turque du renseignant selon laquelle projet de coup d’Etat déjoué était en train d’être fomenté en Tunisie. Ce n’est pas la première fois que Abu Dhabi interfère de façon agressive dans la vie de la cité tunisienne mais tout semble désormais permis pour parvenir à ses fins. Le président turc Erdogan aurait même averti le président Kaïs Saïed du danger à venir. On parle de premières manifestations le 13 juin contre Carthage qui auraient été organisées par les nostalgiques du pouvoir autoritaire de Ben Ali et d’une partie de la gauche anti-Ennahda. Voilà la poursuite d’une guerre "proxi" de longue date.

Mohamed Ben Zayed rêve en effet d’exporter son modèle égyptien d’anéantissement des fruits de la révolution, de la démocratie et la mise en place d’un régime militaire pour diriger le pays à deux pas de la Libye dont il cherche aussi à influencer le destin en soutenant le Maréchal Haftar actuellement en difficulté. Il faut dire que c’est un cas à part et unique dans le monde arabe. Une révolution politique qui a pour le moment fonctionné grâce à la force de la société civile mais qui n’a pas empêché l’échec total d’une révolution économique : le pays est au bord du gouffre avec des ressources très limitées et il est assez facile d’instrumentaliser une partie de la population en prises aux difficultés depuis 2011 pour provoquer un nouveau changement. La Tunisie s'est petit à petit stabilisée et a entamé sa transition démocratique par une nouvelle Constitution, une vie politique active et des élections régulières. Mais le pays est très fragile: cela créé des jaloux, surtout lorsque le premier parti politique du pays moins de dix ans après la Révolution est le parti des Frères musulmans, Ennahda, et qu’il serait toujours soutenu en sous-main par Doha, ce qui est loin d’arranger Abu Dhabi. Cela énerve même fortement le prince héritier que l’on continue à faire sur la planète de ce petit pays un exemple de laboratoire de la transition démocratique dans le monde arabe.

Les pays du Golfe ont largement investi le pays

En effet, rapidement, la Tunisie, est devenue sujette à de multiples influences régionales et extra-régionales depuis la Révolution. Ainsi, les pays du Golfe ont largement investi le pays depuis les "Printemps arabes" , afin de l’accompagner – pour certains – ou essayer de la déstabiliser – pour d’autres. Les EAU, qui jouent un jeu bien trouble depuis 2011, ont essayé régulièrement de court-circuiter les initiatives du Qatar en faveur du processus démocratique tunisien, via la voie des urnes. C’est un fait pour faire barrage au parti Ennahda. Lorsque l’on évoque le rôle émirati en Tunisie, on débouche par effet domino rapidement sur l’ingérence des Émirats dans l’épineuse question libyenne, qui y est liée : "La stratégie des EAU en Tunisie se résume ainsi en trois points majeurs : d’abord stopper le Qatar, puis par extension le parti issu de l’islam politique, Ennahdha. Le troisième point est le dossier libyen : les EAU s’y investissent économiquement, politiquement et militairement, contre Doha, Ankara et l’islam politique", renseignait ainsi un article d’Orient XXI signé Youssef Cherif, publié le 12 avril 2018 et intitulé "La Tunisie, champ d’affrontement entre les pays du Golfe".

On voit alors se dessiner clairement deux camps diamétralement opposés et soutenus par les deux grands adversaires du Golfe, comme une délocalisation de la crise que traverse la région depuis des années : « Le Qatar aurait […] financé Ennahda et le Congrès pour la République (CPR) de l’ancien président Moncef Marzouki dès 2011, précise également Youssef Cherif. Et à en croire plusieurs sources locales et internationales, les EAU auraient financé Nidaa Tounès (l’ancien parti du président tunisien Beji Caïd Essebsi) entre 2013 et 2014. L’aide émiratie aurait eu pour but d’écarter Ennahda du pouvoir. Un tel scénario aurait marqué une énième victoire des Émirats. Ennahda étant le deuxième parti vainqueur aux élections de 2014, son exclusion du gouvernement aurait eu pour conséquence un blocage total des affaires politiques, et donc une faillite déclarée de la transition démocratique et du modèle tunisien. » Ce qui aurait rassuré et continuerait d’arranger Abou Dhabi. Mais les élections de 2018 n’ont pas été dans son sens. Depuis, et après la mort du président en exercice Béji Caïd Essebsi en juillet 2019, la vie politique tunisienne va et vient jusqu’au coup de tonnerre du rejet en janvier du gouvernement d’Habib Jemli, qui inflige dans les faits une sérieuse défaite à Ennahda. Ce qui ne peut déplaire aux Émirats.

Quid des futures alliances ?

Déjà du temps d’Essebsi, les interférences émiraties étaient troublantes. Les évènements déclenchés notamment fin 2017 l’ont prouvé une fois encore. Il faut se souvenir de la crise ouverte le 26 décembre 2017, jour où les Tunisiennes se sont retrouvées interdites du jour au lendemain d’accès à bord de la compagnie aérienne Emirates. La raison officieuse? De toute évidence la volonté du président tunisien d’annoncer les prochaines élections municipales de 2018, et le souhait contradictoire des EAU de retarder ces élections qui, comme ils le pressentaient, allaient favoriser leurs ennemis jurés islamistes. Le 19 décembre 2017, le président Essebsi signait donc le décret annonçant la convocation des électeurs pour le prochain scrutin local. Une semaine plus tard, la sanction tombait pour les femmes tunisiennes qui désiraient prendre la compagnie émiratie. En réaction et afin de marquer son indépendance, la Tunisie fermait alors ses aéroports à tous les vols d’Emirates. Mais cela n’a pas duré pour des raisons financières évidemment. Plusieurs mois après, pourtant, en mai 2018, la crise était à son paroxysme dans les dernières journées de la campagne municipale : les débats publics cachaient mal l’importance et l’influence des bailleurs de fonds du pays sur la vie politique interne. Il n’y avait que les noms du Qatar et des EAU apparaissant en filigrane dans les deux principaux camps qui s’affrontaient.

La situation économique catastrophique de la Tunisie depuis la Révolution, pourrait bien déterminer les futures alliances du pays aux abois et le faire céder aux chants des sirènes du plus offrant. Les Émirats arabes unis le savent bien. Après des années de bons scores, la pression décisive d’Ennahda fin 2019 d’exiger la nomination d’un premier Ministre issu de ses rangs n’arrangeait pas Abu Dhabi. Dans l’opinion, le sujet reste tabou, mais on savait que l’élection présidentielle tunisienne de 2019 et ses conséquences allait jouer un grand rôle dans la détermination des influences futures. Surtout quand le président élu, Kaïs Saïed n’avait aucun parti et se revendiquait "indépendant". Meriem Ben Lamine, juriste, et qui a été élue conseillère municipale à la suite des élections de 2018 à La Manouba, dans la banlieue de Tunis, sur une liste indépendante, témoignait avec encore un peu d’espoir à l’issue de la victoire : "Personne ne parle ici ouvertement du Qatar et des EAU et nous essayons de croire en une élection, une victoire, et des résultats démocratiques qui ne seraient dus qu’aux Tunisiens. Le chemin vers la démocratie est long et nous devons être soutenus dans ce processus hasardeux et complexe mais l’indépendance est bien compliquée." Mais quid d’un coup d’État à l’image ce celui qui eut lieu en Égypte en 2013, et qui mit fin au rêve démocratique de millions d’Égyptiens ? Les Tunisiens ne sont pas au bout de leur peine.