Coronavirus : n’y a-t-il vraiment aucune leçon à tirer de notre histoire avec le VIH ?

"Après l’intimité sexuelle, c’est aujourd’hui tout le vivre-ensemble qui se trouve fracturé." Opinion.

Contribution externe
Coronavirus : n’y a-t-il vraiment aucune leçon à tirer de notre histoire avec le VIH ?
©GUILLAUME JC

Une opinion de Xavier De Muylder, gynécologue-obstétricien à la Clinique Saint Jean de Bruxelles.

Début mars, notre monde a brutalement changé suite à la pandémie du Covid-19 qui, en quelques semaines, a bousculé toutes nos habitudes et a réussi à mettre à l’arrêt de nombreuses activités de notre société… en dehors du système de santé qui, lui, a été complètement bouleversé pour faire face à cette maladie nouvelle. En quelques jours, nous avons encaissé un choc très violent qui laissera sans doute des séquelles majeures.

Face à cela, nous avons tous connu la peur. Une frayeur majeure. Peur pour notre vie, puis pour celle de nos proches, ensuite peur pour nos activités. Au cours des semaines suivantes, peur de savoir comment cela allait évoluer en regardant chaque jour les courbes de décès ou d’admissions aux soins intensifs. Et, aujourd’hui, peur pour l’avenir. Comment sera le monde quand la "situation sera calmée" ?

Face à une telle peur, certaines personnes restent sidérées, incapables de penser ou de réagir. D’autres essaient de rester sereines et s’interrogent pour essayer de comprendre et voir comment s’adapter. D’autres gens enfin ont été tellement secoués qu’ils ne peuvent s’empêcher de projeter leur peur sur les autres avec colère et agressivité. Ils s’en prennent alors à tous ceux dont la tâche est de faire face et de gérer cette situation imprévue causée par une maladie dont il faut tout découvrir. De là cette pluie de critiques sur nos politiciens puis sur les autorités sanitaires qui ne sont pas toujours du même avis et qui doivent essayer de mener le déconfinement.

Nous avons eu tellement peur que nous oublions que c’est une maladie nouvelle que personne ne connaissait. Nous avons tous dû tout apprendre !

Un petit virus nouveau a mis notre planète sens dessus dessous.

Il y a 40 ans, un autre virus a induit de très profonds bouleversements dans notre vie. Il s’est insidieusement glissé parmi nous, il s’est inexorablement répandu dans le monde entier et il est toujours là ! Le VIH, virus de la maladie du Sida, reste une affection mortelle. Il me semble qu’à propos du Covid-19, on rappelle volontiers les grandes épidémies dont nous avons réussi à nous sortir (la peste, le choléra, la grippe espagnole…), on évoque aussi les attaques des coronavirus précédents ou la grippe de Hong Kong. Mais on ne parle que très rarement du VIH qui nous empoisonne toujours l’existence. N’y a-t-il vraiment aucune leçon à tirer de notre histoire avec le VIH ?

Des questions à mes confrères

En tant que médecin travaillant sur le terrain et enseignant dans un institut pluridisciplinaire, je voudrais partager quelques réflexions et poser quelques questions à mes confrères virologues ou épidémiologistes.

D’abord sur le virus. Même si ce sont deux virus très dissemblables et de classe différente, n’existe-t-il pas de multiples points communs entre eux? Si, dans la savane africaine, je suis attaqué par un éléphant ou un lion, je ressens la même frayeur même si j’ai appris que l’un est herbivore et l’autre carnivore.

Le corona et le VIH sont deux virus qui vivaient tranquillement chez un animal (la chauve-souris pour l’un, le singe pour l’autre) et qui se retrouvent un jour à parasiter l’homme. Ce passage semble s’être réalisé dans une forêt africaine pour l’un et dans la ville chinoise de Wuhan pour l’autre. Comment le virus est passé de l’animal à l’homme reste l’objet de nombreuses spéculations.

Par ailleurs, ces deux virus touchent une des grandes fonctions vitales de notre organisme : la reproduction (et la sexualité) pour l’un, la respiration pour l’autre.

Même s’il peut se transmettre par tout contact direct avec le sang (piqûre, acte médical...), le VIH apparaît surtout comme une maladie sexuellement transmise (MST) qui vient par les organes génitaux et passe dans toute la circulation sanguine. Son apparition dans le monde a, beaucoup plus que n’importe quelle autre MST non mortelle, entraîné des modifications profondes du comportement sexuel. Pour éviter la contamination, la seule attitude responsable repose sur l’abstinence ou l’usage du préservatif. 40 ans après son apparition, les recommandations de toutes les autorités continuent à répéter qu’il faut dépister (test sanguin) et se protéger par le préservatif.

Une modification de notre immunité

Aujourd’ une modification de notre immunitéhui, le Covid-19 vient perturber une fonction encore plus vitale, la respiration. Il se propage dans l’air que nous respirons tous et qui nous est commun. L’attitude du citoyen responsable dans l’espace public repose de la même façon sur le fait de rester à distance de l’autre et de porter un masque comme protection.

L’action nuisible de ces virus dans notre organisme passe par une modification de notre immunité. Alors que le VIH anéantit complètement notre immunité (de là son nom de Syndrome d’Immunodéficience Acquise), on sait que le Covid-19 la perturbe gravement et provoque une tempête immunitaire dans certains cas graves. Or, l’immunité, c’est précisément la capacité de notre organisme de nous protéger et nous défendre contre les éléments étrangers.

Cet aspect biologique d’immunité peut se voir en miroir dans les relations sociales où ces maladies nous poussent à nous méfier de l’autre, celui qui est près de nous. Déjà le VIH nous avait appris à nous méfier du nouveau partenaire sexuel parce qu’il pouvait nous transmettre une maladie mortelle. Aujourd’hui, avec le Covid, on quitte l’espace privé de la chambre et c’est dans tout l’espace public qu’il faut se méfier de l’air expiré par celui qui me parle tranquillement ou passe à côté de moi en chantonnant. Après l’intimité sexuelle, c’est aujourd’hui tout le vivre-ensemble et la fraternité qui se trouvent remis en question et fracturés. Je suis devenu une menace potentielle pour mon proche… et réciproquement.

On peut aussi observer que ces pandémies virales apparaissent au décours d’évolutions majeures de notre environnement social. L’infection VIH apparaît dans les années 80, soit environ 15-20 ans après le "women’s lib", la révolution sexuelle et notre mai 68. Les infections par Corona et maintenant le Covid-19 nous atteignent alors que beaucoup de spécialistes nous expliquent depuis de nombreuses années que de multiples comportements humains polluent outrageusement l’air ambiant et réchauffent notre planète.

Comment allons-nous nous en sortir ?

Nous vivons persuadés que les progrès impressionnants de la médecine nous permettent de reculer beaucoup de limites et de guérir de très nombreuses maladies. Ainsi, si on se souvient du VIH, on se rappelle les laborieuses étapes pour établir la nature virale de toutes les manifestations cliniques en cas de Sida, les nombreuses années pour isoler puis décrypter le virus responsable, les innombrables recherches cliniques pour trouver des médicaments efficaces. Actuellement le virus est toujours présent, il a tué 40 millions de personnes, nous n’avons toujours pas de vaccin efficace mais nous avons réussi à transformer cette infection mortelle en une maladie chronique qui reste quiescente si on prend régulièrement son traitement.

A l’opposé, la pandémie du Covid s’est répandue dans le monde entier en quelques semaines et elle nous a violemment explosé à la figure. Mais la riposte médicale a été d’une surprenante efficacité. En quelques semaines, le virus a pu être isolé, son génome décrypté, des médicaments proposés et des études réalisées pour évaluer leur efficacité et même déjà jeter ceux qui semblent inefficaces... Cela a été prodigieusement plus vite mais cela veut-il dire que l’on va parvenir à éradiquer ce virus ? Est-on certain d’avoir rapidement un vaccin efficace au point de pouvoir déjà se bagarrer sur sa commercialisation ? Est-il impossible que cela reste longtemps une infection chronique qui impose des comportements de prévention ? Combien de temps avant de comprendre pourquoi l’un reste asymptomatique, l’autre est malade et le suivant est en détresse majeure aux soins intensifs ? Quelle sera l’évolution à long terme des patients ayant été très malades ?

Quand l’inconnu fait brutalement irruption

La médecine me semble la plus performante quand, partant de ce qu’elle connaît, elle suit son chemin, creuse le problème, expérimente, fait des trouvailles, les critique, s’adapte et cherche encore plus loin comme dans le domaine du cancer ou de la reproduction in vitro. Mais cela devient beaucoup plus difficile quand l’inconnu fait brutalement irruption et que, pour pour accéder à la connaissance, la médecine doit être patiente, ingénieuse et modeste.

Je lirai avec intérêt les réponses que les experts donneront à mes questions, mais je pressens bien qu’actuellement nous sommes en pleine zone de non-savoir, d’incertitude... que nous avançons en terre inconnue.

A côté de quelques collègues blasés qui me disent que "on en a vu d’autres, et bien pires...", à côté des optimistes toujours enthousiastes, je me range du côté de ceux qui savent que, ni individuellement ni collectivement, nous ne sommes tout à fait maîtres de notre destin et qu’il nous faut assumer le risque de vivre en situation de non-savoir.

Aussi longtemps que je ne suis pas terrassé par cette maladie, j’ai l’impression de vivre un événement assez exceptionnel dans ma carrière de médecin et peut-être historique pour l’humanité. Ce passage en terre inconnue me stimule tant il y a de choses à découvrir et essayer de comprendre. En même temps, elle jette un jour nouveau sur ma vocation de soignant. Aurais-je jamais imaginé que l’hôpital où je travaille depuis tellement d’années puisse être brutalement mis à l’arrêt pour ne plus s’occuper en priorité que de cette nouvelle maladie ? Aurais-je pu penser que notre service en soit réduit à ne traiter que les affections urgentes et que l’on demande à tous les médecins disponibles de faire du travail de médecin-infirmier au tri des urgences ou de médecin-assistant social à l’étage des malades Covid-19 stabilisés ? L’immense majorité l’a fait avec bonheur... et un peu peur.

Prodigieux !


--> Le titre et les intertitres sont de la rédaction.